Former des étudiants chinois et taïwanais pour qu’ils protègent les biens culturels
Peu d’étudiants ont accès au cours dont je suis chargé. Leur nombre doit rester inférieur à dix (préparant une maîtrise ou un doctorat), et cinq d’entre eux sont des étrangers, venus de Chine et de Taïwan. Il y a aussi plusieurs Chinois parmi les membres du personnel technique.

Comme nous l’avons vu plus haut, à une dynastie chinoise qui défendait le bouddhisme en succédait une autre qui détruisait la statuaire bouddhique de la précédente. Pour compliquer encore les choses, lorsque les régimes qui s’efforçaient de faire fleurir le bouddhisme créaient de nouvelles versions des vieilles statues bouddhiques détruites, ils se conformaient aux goûts de la nouvelle époque. Ce processus historique explique la rareté des endroits où, comme au Japon, des statues bouddhiques de pratiquement toutes les époques ont été préservées.
À partir de la période d’Asuka (593-710), l’histoire de la culture japonaise suit une trajectoire constante, indissociable des civilisations de ses voisins continentaux tant par l’influence qu’elles exercent sur elle que par les bénéfices qu’elle en tire. Cette observation vaut pour la majorité des biens culturels bouddhiques arrivés au Japon via la Chine continentale – où l’essentiel des compétences exigées pour les créer ont malheureusement disparues.
Depuis quelques années, la Chine déploie beaucoup d’efforts pour préserver, faire revivre et mettre en valeur son patrimoine culturel dans le cadre d’une politique concertée de constitution d’une identité nationale. Pour rembourser la dette de gratitude que nous avons accumulée depuis 1 300 ans envers la Chine, nous enseignons à des étudiants étrangers les techniques nécessaires à la création d’authentiques statues bouddhiques – notamment le laquage à sec et le modelage de l’argile –, ainsi que les techniques de conservation et de restauration que le Japon tient de son voisin continental. J’attends impatiemment le jour où, dans un futur pas trop lointain, ces étudiants seront en activité aux avant-postes de la protection des biens culturels dans leurs propres pays. J’espère que cela contribuera à la paix et à la stabilité en Asie de l’Est. Il va sans dire que j’attends aussi de grandes choses des étudiants japonais.
Des œuvres d’art au pinacle de la culture de la route de la soie
Emblématique de notre gratitude est notre projet, lancé en 2020, de recréer de toutes pièces une nouvelle version du Shukongôshin, qui se trouve à l’intérieur du Hokke-dô, le plus vieux bâtiment situé dans l’enceinte du temple Tôdai-ji de Nara. Cette statue, sculptée avant la fondation du Tôdai-ji en 728, est une idole en argile qui appartenait au prêtre Rôben Sôjô, le fondateur du Tôdai-ji, qui avait la réputation de faire des miracles. Cette idole est entreposée dans un petit sanctuaire, derrière l’idole principale du Hokke-dô, le Fukûkensaku Kannon (le bodhisattva Avalokitesvara). Les portes de ce sanctuaire ne s’ouvrant qu’une fois par an pour laisser voir la statue, ses couleurs et autres caractéristiques sont bien préservées.
L’armure et d’autres éléments de la statue laissent à penser que le sculpteur a probablement pris pour modèle un chef militaire iranien-sogdien. Le haut niveau de réalisme et le caractère tridimensionnel du modelage de la ceinture du personnage suggèrent que la statue n’est peut-être pas l’œuvre d’un fabricant de l’époque Tang d’images bouddhiques et d’ornements d’autel (autrement dit d’un Chinois).
On dit que les trésors impériaux entreposés dans le Shôsô-in, la maison du trésor du Tôdai-ji, représentent le pinacle des œuvres d’art de la route de la soie. En ce sens, la statue est un spécimen magnifique de sculpture appartenant à la sphère culturelle de la route de la soie, sachant qu’il ne reste sur le continent aucune sculpture qui lui soit comparable.
Aussi bien préservée soit-elle, la statue n’en a pas moins 1 300 ans, si bien que ses couleurs ont perdu une bonne partie de leur éclat et que bien des endroits sont difficiles à reconstituer. Il y a environ dix ans, le Tôdai-ji a demandé à notre laboratoire d’effectuer une étude scientifique détaillée de la statue. Shigematsu Yûshi, qui a passé son doctorat en 2019 en utilisant des données tirées de cette étude, a donné une nouvelle vie à la statue sous la forme d’une merveilleuse réplique en argile. Le personnel de coloration du laboratoire a constitué une équipe spéciale chargée de recréer sur cette version en argile les superbes couleurs de l’original.
La technique utilisée a été l’ungen saishiki, un procédé de coloration par couches qui permet d’obtenir des effets de dégradé sans mélanger les couleurs, un peu comme dans le tissage ou le carrelage. Cette méthode, originaire de l’Iran et de la Turquie, est arrivée au Japon via la route de la soie. Dans les temps anciens, les minéraux et les pigments coûteux, obtenus en broyant des pierres précieuses, étaient des signes de richesse et de pouvoir. Imaginez l’exaltation que cette statue a inspirée à l’empereur Shômu (701-756) et aux autres personnes qui en ont fait l’acquisition dans le cadre de leurs efforts en vue de construire la nation japonaise !

Sous la direction d’Inuma Haruko, chargée de cours responsable de la coloration, la statue resplendissante et richement colorée d’un général divin provenant des régions occidentales de la Chine a vu le jour, grâce aux efforts du personnel japonais et des étudiants étrangers. Les membres de l’équipe ont mis en commun leurs compétences pour créer la statue. Ce projet leur a permis de se faire une idée de ce à quoi pouvait ressembler, il y a 1 300 ans, le travail dans un atelier international de statuaire bouddhique de Heijô-kyô (l’actuelle Nara), la capitale du Japon de 710 à 784. À partir du printemps 2021, la statue sera entreposée au Tôdai-ji de Nara.

(Photo de titre : application de couleurs en vue de préserver les vestiges de la culture de la route de la soie. Photos : Kawamoto Seiya, sauf mention contraire)




