L’empereur japonais se met à vivre et réfléchir « à l’anglaise »

Ce séjour a aussi grandement influencé le mode de vie de la famille impériale. À partir de 1923, peu de temps après le voyage du prince héritier au Royaume Uni, ce dernier s’est mis à commander ses costumes chez les tailleurs réputés de Saville Row, à Londres, passant du costume traditionnel japonais aux tenues formelles occidentales. Il préférait aussi manger des œufs avec du jambon et des toasts le matin, « à l’anglaise », plutôt que la soupe miso et du riz, « à la japonaise », et il a intégré des flocons d’avoine, ainsi que de la salade coleslaw sans sauce avec toasts après la guerre.

Il a aussi aboli le système de concubinage, une pratique qui avait été mise en place pour assurer le nombre d’héritiers mâles, au profit du mariage impérial monogame. Son raisonnement pour l’introduction de la monogamie dans l’ancienne ligne ininterrompue de la famille impériale se fondait apparemment sur ce qu’il avait appris au sein de la famille royale britannique lors de son séjour, au sujet des liens familiaux et des relations avec le peuple. Il a même abandonné le futon pour dormir dans un lit à l’occidental. Les enfants de la famille restaient désormais avec leurs parents plutôt que d’être confiés à plein temps à un personnel spécialisé. C’est ainsi qu’aux yeux du peuple japonais, la famille impériale japonaise est apparue comme une famille « presque comme tout le monde ».

Le Japon et le Royaume Uni ont conclu une alliance militaire en 1902, ayant la Russie comme ennemi commun, et la victoire nippone dans la guerre russo-japonaise en 1904-1905 a bénéficié de l’aide du Royaume-Uni. Mais les États-Unis toutefois, au fur et à mesure que grandissait leur inquiétude autour de la montée en puissance de l’Archipel nippon, ont commencé à se méfier de cette alliance et ont fait pression sur le Royaume-Uni pour qu’il la brise. Ainsi, lors de la création de la Ligue des Nations, le Royaume-Uni s’est opposé à la demande du Japon que la convention condamne la discrimination raciale, ce qui a fait naître une certaine méfiance du Japon envers le Royaume-Uni. Peu de temps après son retour au Japon, le prince héritier Hirohito est devenu régent en novembre 1921, et le mois suivant, les deux gouvernements ont pris la décision lors d’une conférence à Washington de mettre fin à l’alliance nippo-anglaise. Deux décennies plus tard, les deux pays se confrontaient au sein d’un conflit meurtrier.

Malgré tout, les trois petites semaines passées par le prince héritier Hirohito au Royaume-Uni sont restés un moment clé dans les relations entre les deux pays.

1953-2021 : quelques événements majeurs dans l’amélioration des relations nippo-anglaises

Les contacts entre les deux familles royales n’ont repris qu’après la fin de la guerre. Si le peuple britannique était resté très méfiant envers les Japonais, en particulier les anciens soldats faits prisonniers par l’armée nippone, la famille royale britannique et la famille impériale japonaise ont malgré tout réussi à rétablir des relations de meilleure qualité. Nous l’illustrons avec quelques années clés.

En 1953, un an après le départ des forces d’occupation américaine du Japon et le retour de la souveraineté de l’Archipel, le prince héritier Akihito (le fils de Hirohito) a effectué son premier voyage à l’étranger pour le couronnement de la reine Elizabeth II. Il avait appris l’histoire de l’empire britannique par le biais de la biographie du Roi Georges V (écrite par Harold Nicholson) et a été reçu en invité d’honneur par Winston Churchill. Lors d’un déjeuner de bienvenue, qui comptait parmi les invités le propriétaire d’un journal populaire qui avait publié des pamphlets anti-japonais pendant la guerre, la personnalité sans prétention du jeune prince a fait bonne impression, et les relations bilatérales ont commencé à s’améliorer.

En 1971, lors de la première visite de l’empereur Hirohito au Royaume-Uni depuis son séjour en tant que prince héritier 50 ans auparavant, Lord Mountbatten, un membre de la famille royale qui avait été commandant suprême des forces alliées dans le sud-est du pacifique et qui avait perdu des hommes dans le conflit avec le Japon, a refusé d’assister au banquet d’État. La reine Elizabeth II a néanmoins tenter d’apaiser les tensions : « Il est clair que les relations entre nos deux pays n’ont pas toujours été paisibles et amicales, mais c’est précisément ce passé qui devrait souligner notre volonté de ne pas recommencer. » La reine entretient des liens solides avec la famille impériale, et cela va sans dire qu’elle a été accueillie très chaleureusement au Japon lors de sa première visite d’état en 1975.

L’année 1998 a également été cruciale dans l’amélioration des relations nippo-anglaises. C’est à l’occasion d’une visite au Royaume-Uni par l’empereur Akihito que le Premier ministre japonais Hashimoto Ryûtarô a écrit un article dans le journal The Sun afin d’exprimer ses profonds remords et sincères excuses. En réponse, le gouvernement britannique a pris la décision d’offrir des indemnités spéciales aux anciens prisonniers de guerre nippons. Selon David Warren, ancien ambassadeur du Royaume-Uni au Japon, une grande étape vers la réconcialition était alors franchie entre les deux nations.

Cette relation de confiance perdure au XXIe siècle : l’empereur Akihito est retourné au Royaume-Uni en 2012 pour fêter les 60 ans du couronnement de la reine Elizabeth II. Et le souverain actuel Naruhito (le fils d’Akihito), n’est pas en reste. Il avait fait le choix de partir à l’étranger quand il était encore prince héritier. Il a étudié l’histoire du transport fluvial sur la Tamise à l’université d’Oxford où il a vécu dans une résidence universitaire, fréquenté des pubs, et profité d’une vraie vie d’étudiant. (Voir notre article : « Auprès de la Tamise » : récit du séjour d’études à Oxford du prince Naruhito, le futur empereur du Japon)

En 2015, Naruhito, encore prince héritier, et son épouse Masako ont rencontré le prince William lors de sa visite au Japon, et en 2018, leur fille ainée a assisté au cours d’été à Eton College. Cela fait donc trois générations que les familles royales du Japon et du Royaume-Uni entretiennent des relations presque familiales.

Ainsi, l’existence d’une deuxième voie diplomatique, en dehors des relations classiques entre les deux pays, a joué de manière indéniable dans l’établissement de liens solides.

L’année 2021 a marqué le centenaire de l’arrivée du prince héritier Hirohito au Royaume-Uni. Quand la pandémie du Covid-19 s’atténuera, la première visite officielle internationale en couple de l’empereur et de l’impératrice sera la Grande-Bretagne (c’est ce qui était prévu au printemps 2020). Nul doute que ces échanges permettront d’approfondir davantage leurs liens d’amitié.

(Photo de titre : de gauche à droite, le duc d’Édimbourg, la reine mère Elisabeth, l’impératrice Nagako, l’empereur Hirohito et la reine Elisabeth II lors d’un banquet d’État au palais de Buckingham, à Londres, le 5 octobre 1971. Jiji)