L’isolement après une perte, puis le ressentiment agressif

Le point commun entre toutes ces affaires est le désespoir d’individus rencontrant des difficultés dans leur vie, et le désir d’en finir. En arrière-plan, on discerne une frustration durable et un isolement par rapport à la société. Enfin, il semble que lorsque des personnes dans ces situations sont confrontées à une perte (perte de son travail, divorce, deuil, pertes financières…), elles décident de mettre fin à leurs jours dans un suicide élargi. « Ma vie est terminée » est l’aboutissement de leur réflexion.

Pourquoi dans ce cas, ces personnes décident-elles non de se suicider seul, mais optent-elles pour un suicide élargi en voulant entraîner autrui dans la mort ? Disons tout d’abord que leur désir de mort s’est transformé en une impulsion agressive dirigée généralement contre les autres, éprouvant vis-à-vis d’eux du ressentiment ou de la colère. Mais lorsqu’elles craignent de l’exprimer directement, ou que leur sentiment d’impuissance est tel qu’elles considèrent qu’en parler ne changera rien, elles font volte-face et retournent leur agression contre elles-mêmes. On peut probablement comprendre qu’un désir de suicide puisse naître dans de telles circonstances : n’y a-t-il pas des gens qui se tuent en laissant un dernier message dans lequel elles indiquent le nom de la personne qui les a fait tant souffrir ?

À l’inverse, diriger l’attaque contre autrui dans une autre volte-face quand on a envie de se suicider peut facilement se produire. Dans ce cas, on fonce vers le suicide élargi…

Suicide individuel et suicide élargi. À quel moment divergent ces deux notions ? Tout dépend du degré du désir de vengeance. Plus il est fort, plus il engendre des sentiments comme « je ne veux pas être le seul à mourir parce que je suis malheureux », ou encore « je ne veux pas mourir tout seul », et des idées comme « je veux au moins me venger un peu » deviennent proportionnellement plus importantes. Ces idées conduisent à choisir un suicide élargi en se faisant accompagner par plusieurs personnes.

« Tout est de la faute des autres et de la société » : le déni de la responsabilité individuelle au Japon ?

Ce désir de vengeance sera plus important chez des personnes isolées ayant un fort sentiment de frustration. Et il s’intensifie encore et encore à l’idée que l’on souffre à cause des autres, de la société. On accuse autrui en lui renvoyant toujours la responsabilité de son malheur.

Cette tendance semble ironiquement s’être renforcée depuis le début de la première décennie du XXIe siècle, au moment où une plus grande importance était accordée à la responsabilité individuelle. La raison en est évidente : penser que « tout est de ma responsabilité » demande davantage de chacun d’entre nous, ce qui sera particulièrement difficile à accepter pour quelqu’un qui pense n’avoir aucune compétence, ou qui est incapable de grands efforts. Il se dit : « Si j’ai des difficultés dans la vie, ce n’est pas parce que je n’ai pas les capacités suffisantes. Non, ce n’est pas ma faute, ce n’est pas de ma responsabilité. » Alors confronté à une réalité difficile, sa frustration ne pourra que grandir et le poussera à rechercher la cause de ses maux à l’extérieur de lui-même, sans se remettre en question.

Ce phénomène est répandu dans la société japonaise d’aujourd’hui. Lorsque les choses vont mal, tout le monde, à commencer par les politiciens ou les dirigeants d’entreprise, rejette la responsabilité sur les autres ou sur l’atmosphère ambiante. Certes, il peut être humain de se dire que l’on n’est pas en tort, mais est-il possible de voir que l’augmentation du nombre de personnes qui rejettent la responsabilité sur les autres se trouve à l’arrière-plan de cette multiplication des suicides élargis ?

Bien sûr, il faut renforcer le filet de sécurité pour que les personnes confrontées à des expériences de perte, de quelque nature soient-elles, n’en viennent à penser que leur vie est terminée. Il est sans doute important d’offrir davantage de lieux où chacun puisse parler facilement de son envie d’en finir. Des mesures destinées à prévenir les suicides amèneront aussi à une prévention des suicides élargis.

Cependant, affirmer que la société japonaise est aujourd’hui une société où 100 millions de personnes considèrent que tout est de la faute des autres, dans laquelle on a tendance à estimer que le problème, ce sont les autres ou les circonstances, n’est pas une exagération. Oui, cette « maladie » touche toute la société. Tant que l’on ne s’attaque pas activement à ce problème, la tragédie des suicides élargis ne s’arrêtera pas.

(Photo de titre : une semaine après l’incendie de cet immeuble d’Osaka, des gens se recueillent devant les lieux, le 24 décembre 2021, arrondissement de Kita, Osaka. Jiji)