Une procession impressionnante de « japonité »
Lors du Grand deuil de l’empereur Hirohito, la « procession à pied » a également constitué le temps fort du début des obsèques. Le palanquin impérial, mentionné ci-dessus, a fait son apparition sur une mélopée jouée par les musiciens de l’Agence de la maison impériale. Il était précédé des officiants de la cérémonie en habit traditionnel et tenant un étendard, et suivi par l’empereur Akihito et l’impératrice Michiko (l’actuel couple impérial émérite), le prince héritier (l’actuel empereur Naruhito) ainsi que les autres membres de la famille impériale. Le cortège funéraire comptait 225 personnes au total, sa progression sous une pluie glaciale, a laissé une impression durable de « japonité », tant dans l’Archipel qu’à l’étranger.
Arrivés au jardin impérial de Shinjuku, 154 personnes, dont l’empereur et l’impératrice et d’autres membres de la famille impériale portant étendards, ont marché vers le mausolée de Musashi, à Hachiôji (Tokyo), où l’inhumation a eu lieu. Cependant, seul un nombre réduit de personnes ont participé à ces différentes processions. Ce jour-là, environ 600 000 spectateurs ont certes assisté au départ du cortège traditionnel depuis les bas-côtés, mais ils n’ont pas suivi, ni vu la marche de leurs yeux.
Le contraste est saisissant avec le Royaume-Uni, où la procession solennelle a parcouru le centre de Londres, sous les regards nombreux de celles et ceux qui attendaient son passage. Plusieurs cortèges ont déjà été organisés dans Tokyo, mais voir l’empereur et les membres de la famille impériale défiler longtemps en centre ville est difficilement imaginable.
Une question de temps
L’intervalle jusqu’aux funérailles était également différent au Royaume-Uni et au Japon. Les obsèques d’Élisabeth II ont eu lieu 11 jours après son décès, tandis que la cérémonie du Grand deuil s’est déroulée 48 jours après la mort de Hirohito. Pour l’érection du mausolée de l’empereur, un pan de montagne a été coupé et il a fallu près d’un mois et demi de travaux. Le Japon a utilisé cet intervalle pour organiser ce qui allait être les plus grandes funérailles nationales du monde.
En comparaison, les Britanniques ont réussi en un temps record à planifier les visites de condoléances des chefs d’État et dignitaires du monde entier, ils ont su mettre en place un système de sécurité complet. Il est clair que les funérailles d’État de la reine Élisabeth, connues sous le nom de code « Opération London Bridge », avaient été soigneusement préparées en secret.
Le nouvel empereur et le nouveau roi en proie à la même douleur
Au Japon comme au Royaume-Uni, le nouvel empereur (l’actuel empereur émérite Akihito) et le roi sont montés sur le trône dans la douleur de la mort de leur père et de leur mère, monarques qui avaient su gagner le respect du peuple. Leur chagrin et leur nervosité étaient palpables lors de leur première allocution à la nation.
« Avec vous tous, je m’engage à respecter la Constitution du Japon et à remplir mes fonctions conformément à celle-ci » (cérémonie d’accession au trône impérial d’Akihito) ; « Je vous servirai avec loyauté, respect et amour » (première allocution télévisée du roi Charles à la nation).
Au Japon, les temps étant difficiles, l’empereur Akihito a abdiqué de son vivant en 2019. Vingt-sept ans après son accession au trône, il a déclaré qu’« au décès de l’empereur, les préparatifs des funérailles et l’organisation de de la cérémonie ouvrant une nouvelle ère seraient concomitants, ce qui placerait de facto les personnes concernées, notamment les membres restants de la famille, dans une situation extrêmement difficile. ».
La reine Élisabeth et l’empereur au féminin
Les funérailles d’État de la reine Élisabeth ont pris fin, mais son règne aura certainement un impact non négligeable au Japon sur la question de la succession au trône du Chrysanthème. Quand on considère tout ce qu’a admirablement accompli la reine, on se demande pourquoi une impératrice ne saurait être acceptée au Japon ? Le roi Charles est, pour le dire à la manière japonaise, de « lignage féminin », mais cela pose-t-il problème ? On ne peut nier la possibilité que ces considérations viennent conforter ceux qui au Japon souhaitent l’avènement d’une « empereur Aiko » (la fille unique du couple impérial). (Voir également notre article : En finir avec le mythe de l’empereur mâle : un nouveau regard sur la société du Japon ancien)
(Photo de titre : le cortège accompagnant le cercueil de la reine Elisabeth II se dirige vers le château de Windsor, le 19 septembre 2022. Jiji Press)