Une question de timing
Tout cela remet naturellement en cause la capacité du cabinet Kishida à se maintenir au pouvoir. Au PLD, on ne pense pas que Kishida soit le mieux placé pour conduire le parti aux prochaines élections (voir ci-dessous). L’actuel mandat de Kishida à la tête du PLD prendra fin en septembre 2024. L’élection interne au parti doit se dérouler à ce moment-là, mais il pourrait être contraint de se retirer plus tôt.
Ishiba Shigeru, l’un des principaux candidats à la succession de Kishida, a appelé le Premier ministre à démissionner dès que la Diète aura adopté le budget, c’est-à-dire à la fin mars. D’autres candidats potentiels se sont montrés plus circonspects. Le parti au pouvoir étant empêtré dans un scandale, la prochaine session ordinaire de la Diète devrait être « extraordinairement » houleuse. La refonte de la loi sur le contrôle des fonds de campagne devrait suivre le vote du budget à l’ordre du jour des délibérations. Mais, à supposer que le gouvernement parvienne à élaborer un projet de loi recevable pour le PLD, plusieurs semaines de débats qui promettent d’être ardus seront sans doute nécessaires au second semestre des sessions de la Diète. Pour les candidats à la succession, laisser Kishida s’occuper de cette basse besogne peut sembler judicieux.
Grandes dates du calendrier politique
| Fin janvier | Reprise des sessions de travail de la Diète |
| Fin mars | Date limite pour l’adoption du budget 2024 (provisoire) |
| 13 au 15 juin | Sommet du G7 en Italie |
| 20 juin | Début de la campagne pour l’élection du gouverneur de Tokyo (vote prévu le 7 juillet) |
| Fin juin ? | Fin de des sessions ordinaires de la Diète |
| Septembre | Fin du mandat de Kishida Fumio à la tête du PLD |
Une première option serait que Kishida annonce sa démission lors de la clôture des sessions ordinaires de la Diète de juin et que l’élection à la présidence du PLD se déroule avant septembre. Cela permettrait au Premier ministre de faire une sortie honorable après le sommet du G7 en Italie (13-15 juin). Le seul problème est que le PLD aime que la nomination de son président passe pour un événement national majeur (puisqu’elle détermine qui sera Premier ministre), il rechigne donc à partager la vedette avec l’élection du gouverneur de Tokyo, prévue le 7 juillet.
Une autre option consiste à attendre simplement le mois de septembre et la fin du mandat de Kishida. Beaucoup de choses peuvent encore changer d’ici là, mais la plupart des observateurs s’accordent à dire qu’il est peu probable que le Premier ministre brigue un second mandat.
« L’opposition est dans un état de délabrement »
Compte tenu de la controverse actuelle, les factions s’abstiendront probablement de présenter des prétendants spécifiques. Les principaux candidats seront probablement des personnalités populaires, relativement indépendantes et pouvant se présenter comme des agents du changement. Les politiques les plus fréquemment cités sont Ishiba, ancien ministre de l’Environnement du cabinet Koizumi Shinjirô (tous deux non alignés) et Kôno Tarô, ministre de la Transformation numérique (membre indépendant de la faction Asô bénéficiant d’un soutien relativement large au sein du parti).
Une fois le président du PLD élu, une session extraordinaire de la Diète sera organisée et le Premier ministre sera désigné par un vote à la majorité. Enfin, le nouveau dirigeant formera son cabinet. Des élections pourraient avoir lieu peu de temps après.
Techniquement, la prochaine élection des députés de la Diète ne devrait pas avoir lieu avant octobre 2025, avec la fin du mandat des actuels membres de la Chambre des représentants. Or, l’élection à la Chambre des conseillers est prévue pour l’été 2025. Programmer l’élection des députés de la Chambre basse après 2024 obligerait les partis à gérer deux élections sur la même période, ce que les initiés du parti veulent exclure. Ce calendrier gênerait en effet le Kômeitô, partenaire de coalition du PLD, qui souhaite concentrer ses forces et ses fonds sur l’élection à l’Assemblée métropolitaine de Tokyo. Il faut considérer que le PLD risquerait par ailleurs d’essuyer un double revers électoral.
Le nouveau Premier ministre choisira probablement de dissoudre la Chambre des représentants pendant la traditionnelle période dite de « lune de miel », avant l’inévitable baisse de popularité qui ne tarderait pas à venir. Pour s’assurer une majorité solide, le PLD, en difficulté, devra s’appuyer fortement sur le Kômeitô et mobiliser sa base (les adeptes du mouvement religieux Sôka Gakkai). Mais certains signes semblent indiquer que la légendaire machine électorale du Kômeitô est en train de s’essouffler.
Heureusement pour le PLD, l’opposition ne représente pas une grande menace. Le principal parti d’opposition est le Parti constitutionnel démocratique du Japon (centre-gauche), mais avec une cote de popularité à un chiffre, il peine encore à se reconstruire et à s’imposer. Le Nippon Ishin (Parti de l’Innovation du Japon), le deuxième plus grand parti d’opposition, a quant à lui perdu une grande partie de ses soutiens suite à une série de scandales. En outre, les deux partis sont trop éloignés idéologiquement pour former une coalition électorale. Leur rivalité ne peut que continuer à profiter au parti au pouvoir en divisant le vote anti-PLD.
En résumé, si le PLD a de quoi s’inquiéter des suites du scandale et de son impact électoral, il ne craint pas d’être chassé du pouvoir tant l’opposition est fragmentée. Comme le confie un vétéran du parti, « l’opposition est dans un tel état de délabrement qu’il n’y a pas de sentiment d’urgence au sein du PLD ». En l’état, il est donc peu probable qu’un mouvement de fond menant à une réforme politique d’envergure ne voie le jour. L’inaction pourtant ne peut que continuer à éroder la confiance déjà fortement fragilisée des électeurs.
(Photo de titre : le Premier ministre Kishida Fumio s’incline devant les journalistes après une conférence de presse à la résidence officielle du Premier ministre. Photo prise le 14 décembre 2023, suite à la démission de quatre membres du cabinet dans le cadre d’un scandale de fonds de campagne. Jiji.)
(*1) ^ L’échec du projet de réforme de Kaifu a préludé à la défaite électorale historique du PLD de juillet 1993. C’est ainsi qu’un gouvernement de coalition anti-PLD (le premier gouvernement non-PLD depuis la formation du parti en 1955) a pu voir le jour. Ce cabinet a fait adopter un important train de réformes, incluant de nouvelles restrictions sur le financement des partis, une réforme électorale centrée sur une combinaison de circonscriptions uninominales et l’introduction de la proportionnelle pour les élections à la Chambre basse.