Les sentiments des Japonais oscillent comme un pendule
Ceci étant, comment les Japonais doivent-ils s’accommoder d’une Amérique sous la houlette du président Trump ?
La stabilité actuelle des relations nippo-américaines repose en grande partie sur les sentiments amicaux du peuple japonais à l’égard des États-Unis. Dans un sondage d’opinion sur les affaires étrangères mené en 2024 par le cabinet du Premier ministre, 84,9 % des personnes interrogées ont déclaré éprouver des sentiments « amicaux » ou « plutôt amicaux » à l’égard des États-Unis.
Depuis 1975, année de la première enquête, le chiffre s’est constamment maintenu au-dessus de 70 %, et depuis les années 2010 il a souvent dépassé les 80 %. La seule fois depuis 2010 où il est tombé en-dessous de 80 % est survenue entre 2017 et 2019, pendant le premier mandat de Trump.
Nous devons être attentifs à la façon dont les sentiments des Japonais à l’égard des États-Unis évoluent maintenant que Trump est revenu à la Maison Blanche, déclare Yoshimi.
« Nous ne disposons encore d’aucun grand sondage d’opinion, tels que ceux effectués par la presse, centré sur l’époque qui débute avec le retour de Trump à la Maison Blanche, mais j’estime qu’il est raisonnable de supposer que les sentiments du peuple japonais à l’égard de l’Amérique — nettement positifs aujourd’hui — ont été grandement affectés par ses remarques et ses politiques excessivement sévères à l’encontre du Japon. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le fort sentiment d’unité entre les deux pays s’est affaibli lors des mandats de Trump. Jusqu’à aujourd’hui, le gouvernement et les politiciens japonais ne pouvaient pas prendre clairement leurs distances vis-à-vis des États-Unis, alors que 70 à 80 % des citoyens japonais affichaient des sentiments pro-américains. Toutefois, si l’opinion publique change de façon spectaculaire, il est possible que la diplomatie nippone, qui a aligné exclusivement la nation sur l’Amérique, prenne un virage important. »
Dans une étude effectuée conjointement par Nippon.com et JX Press, environ 70 % des personnes interrogées avaient le sentiment que les relations bilatérales étaient en train de se détériorer. Un regard en arrière à travers l’histoire montre que les sentiments des Japonais à l’égard des États-Unis oscillent depuis longtemps comme un pendule entre bonnes dispositions et hostilité.
Vers la fin de l’époque d’Edo (1603-1868), à mesure que se renforçait le mouvement visant à rétablir l’empereur sur le trône, le nationalisme anti-occidental s’est répandu, et il en a résulté des attaques contre les étrangers et des cas d’incendie criminels. Après la Restauration de Meiji de 1868, toutefois, le Japon s’est rapidement converti à une attitude pro-occidentale à mesure qu’il s’efforçait de se moderniser. Le nationalisme a connu un nouvel essor pendant les guerres russo-japonaise et sino-japonaise, mais à l’ère Taishô (1912-1926), beaucoup ont embrassé la culture américaine via les films de Hollywood et le jazz.
Entre les années 1930 et la Guerre du Pacifique, un nouveau virage a au lieu, au cours duquel le Japon a adopté une attitude hostile aux Américains, considérés comme des « sauvages ». Mais après sa défaite de 1945, le pays est devenu à nouveau pro-américain, et la culture des États-Unis s’est répandue dans tous les recoins de la vie quotidienne comme un symbole d’opulence.
Une vague d’antimondialisme met à l’épreuve les relations nippo-américaines
Vu sous ce jour, il devient clair que l’ère actuelle de liens étroits entre le Japon et les États-Unis n’est pas nécessairement vouée à durer éternellement.
« Edwin Reischauer, qui a été nommé ambassadeur du Japon aux États-Unis en 1961, pensait qu’il convenait de développer un fort sentiment pro-américain chez les Japonais pour favoriser la stabilité du dispositif de sécurité bilatéral. Il exhortait le président John F. Kennedy à réduire la présence des bases militaires des États-Unis dans l’Archipel et promettait la restitution d’Okinawa en vue d’opérer un rapprochement avec le Japon. Si le président Trump persiste dans ses politiques égoïstes, les Japonais risquent de s’éloigner des États-Unis, et l’on assistera à une montée d’un nationalisme qui se demande pourquoi le Japon doit toujours s’aligner sur l’Amérique. »
Le genre de nationalisme qui s’oppose à la mondialisation est un phénomène mondial, qui ne concerne pas seulement les États-Unis. En Europe, les partis de droite favorables aux politiques d’exclusion sont en train de gagner des sièges. Au Japon, le parti Sanseitô, avec son slogan « Le Japon d’abord », a grandement progressé lors des élections de juillet à la Chambre des conseillers. Pour le moment, il n’y a pas beaucoup de signes suggérant que le nationalisme japonais vire à l’hostilité envers l’Amérique. Mais on ne peut exclure l’éventualité qu’un événement quelconque déclanche un changement majeur dans l’opinion publique.
L’avenir des relations entre le Japon et les États-Unis devient de plus en plus incertain depuis l’entrée en scène du président Trump. Mais pourquoi les Japonais de l’après-guerre ont-ils éprouvé des sentiments amicaux envers les États-Unis, un ancien ennemi qu’ils avaient jadis combattu si farouchement ? Dans un prochain article, Yoshimi Shin’ya explorera l’arrière-plan historique qui a façonné cette relation.
(Reportage et texte de Koizumi Kôhei et Igarashi Kyôji, de Power News/ Photo de titre : le Premier ministre Ishiba Shigeru et le président Donald Trump lors de leur première rencontre au sommet le 7 février 2025. Jiji)
