Le besoin d’instances régionales 

NISHIMURA  Les évènements récents dans la région semblent avoir agi sur Israël comme une sonnette d’alarme.

PRINCE EL HASSAN  Exactement. Il existe une convergence, ou une concurrence, entre le mécontentement social et la confrontation entre États, qui est un reliquat des guerres que les États se sont livrées au cours de l’histoire. À titre d’exemple, on peut citer la confrontation entre Israël et les pays arabes, les conflits qui opposent maintenant diverses nations arabes et les frictions entre Turcs et Kurdes, ou encore les inquiétudes que l’avenir de l’Iraq et la présence des troupes de la coalition sur son sol suscitent en Iran. En réalité, ce n’est pas à une stabilisation, mais à une subdivision, ou balkanisation, de la région que nous assistons aujourd’hui.

NISHIMURA  Le thème du Forum WANA 2012 est l’« identité ». Quelles idées ce thème vous inspire-t-il appliqué au monde arabe ?

PRINCE EL HASSAN  En ce qui concerne l’« identité » et ce qu’on pourrait appeler l’« identité institutionnelle », un problème qui me semble se poser est celui de l’absence d’une véritable entité économique et sociale représentant la région. Et quand je parle de région, je souhaite à l’évidence que cette entité englobe tous les pays de la région. Si l’on parle de stabilisation de la population, je suis fermement convaincu qu’il faut à tout prix adhérer aux valeurs normatives du Processus d’Helsinki sur la globalisation et la démocratie — lancé à l’initiative conjointe de la Finlande et de la Tanzanie pour résoudre les problèmes liés à la globalisation à travers un dialogue impliquant toutes les parties prenantes quelques soient les différences de points de vue. Fondamentalement, ces valeurs se résument à la sécurité plus la dignité, l’économie plus le développement social, bref la corrélation entre la dignité humaine et la viabilité — plutôt qu’entre celle-ci et les intérêts matériels et personnels.

Donner du pouvoir aux gens veut dire leur proposer des réponses substantielles aux dilemmes actuels. Comment se fait-il que notre région n’ait rien en matière de charte sociale ou de code d’éthique pour le dialogue entre adeptes des différentes confessions ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas de fonds de cohésion sociale ?

Je pense que la réponse réside dans l’attachement unilatéral et bilatéral qui lie notre identité à des puissances, ou influences, externes. Dans cette région, les fonds souverains sont gérés par des gens venus d’ailleurs. Il suffit que la Banque européenne pour la reconstruction et le développement s’implante ici pour que ce soit elle qui définisse les priorités, à l’instar de la Banque mondiale. On voit donc qu’il n’existe pas de partenariat, ni entre fonds souverains de la région ni entre institutions internationales.

Mon espoir est que les dix prochaines années vont voir s’instaurer une coopération entre les institutions régionales du monde arabe et musulman, les institutions occidentales et les pays du G8 (voire du G20), avec pour objectif de passer de l’unilatéralisme pur et dur à une vision régionale multilatérale du Proche Orient en tant que région ayant le droit d’exister et de participer.

Cela passerait bien entendu par une combinaison des identités arabe et non arabe — turque et iranienne — et le Proche Orient s’élargirait pour intégrer l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde. C’est ainsi que nous pourrons devenir un maillon fort de la chaîne qui relie les pays méditerranéens de l’Europe, l’Asie du Sud, le Proche Orient et l’Asie du Sud-Est.