Le chaos indescriptible consécutif à l’explosion de la bombe A

Le dôme de Genbaku (littéralement dôme de la bombe atomique) de Hiroshima se trouvait pratiquement à l’aplomb de l’explosion du 6 août 1945. (© Kusano Seiichirô)

Durant la période chaotique qui a immédiatement précédé et suivi la capitulation japonaise, les autorités militaires américaines ignoraient ce qu’il était advenu des prisonniers de guerre incarcérés à Hiroshima. Tout ce qu’elles ont été en mesure de faire a consisté à dire à leurs proches qu’ils étaient portés disparus. Ce discours a continué à servir de version officielle des faits bien après que les familles eurent abandonné tout espoir de les revoir vivants. Il a fallu attendre l’année 1983 pour que Washington confirme, non sans réticence, que les prisonniers de guerre américains de Hiroshima étaient morts pendant le bombardement atomique.

Au moment de l’explosion de la bombe A, Mori Shigeaki avait tout juste 8 ans et il a failli périr lui aussi dans le déluge de feu qui s’est abattu sur sa ville natale.

« Je me trouvais à environ 2,5 kilomètres du centre de l’explosion, sur une colline située à côté de mon école, au nord-est de la ville », précise-t-il. « Le souffle m’a projeté dans un cours d’eau et puis j’ai été enveloppé par le nuage en forme de champignon. Il faisait si sombre que je ne pouvais pas voir mes mains, même quand je les mettais à 10 centimètres de mon visage. L’onde de choc était d’une violence inouïe. J’ai vu des choses projetées dans les airs tout autour de moi. J’ai cru que c’est la Terre elle-même qui avait explosé. Par miracle, je n’ai pas été blessé. »

Après la guerre, Mori Shigeaki a essayé de recommencer à vivre normalement, comme les autres survivants de la bombe atomique. À l’école, il était particulièrement brillant en histoire, mais il n’a jamais pu réaliser son rêve d’enseigner cette matière. À la fin de ses études universitaires, il a travaillé d’abord dans une grande entreprise d’investissement puis pour Yamaha Corporation, une firme japonaise spécialisée, entre autres, dans la fabrication d’instruments de musique.

Une passion qui prend la forme d’une mission

Mori Shigeaki n’a pas pour autant renoncé à son goût pour les recherches sur le passé. Pendant les années 1970, il a entendu dire que, peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, un bombardier américain s’était écrasé prés d’Ikachi, un village de montagne qui fait aujourd’hui partie de l’agglomération de Yanai, dans la préfecture de Yamaguchi.

« Je me suis rendu sur place et j’ai demandé aux paysans qui travaillaient dans les montagnes des environs s’ils savaient quelque chose à ce sujet », raconte-t-il. « Les villageois étaient tous au courant de cette histoire et ils m’ont emmené sans trop de peine à l’emplacement exact du crash. »

Mori Shigeaki a constaté que l’avion en question n’était autre que le bombardier Lonesome Lady. Il a ensuite consacré un certain nombre d’années à des recherches qui lui ont permis d’identifier les membres de l’équipage et de confirmer que certains avaient bien été emmenés à Hiroshima, au siège de la police militaire du Chûgoku. Il a également appris que les hommes du B-24 Lonesome Lady avaient été rejoints par ceux de trois autres avions abattus à peu près au même moment par les Japonais.

Mori Shigeaki montre un fragment de l’épave du bombardier Taloa abattu par les Japonais en juillet 1945. (© Kusano Seiichirô)

Mais Mori Shigeaki ne s’est pas contenté de l’identité des prisonniers de guerre américains victimes de la bombe A de Hiroshima. Il voulait aussi retrouver les membres encore en vie de leurs familles pour leur communiquer les informations qu’il avait recueillies. Les autorités ne lui ont pas été d’un grand secours dans sa démarche. À l’époque, le gouvernement japonais considérait que la guerre appartenait à un passé révolu et les États-Unis faisaient tout pour présenter leur ennemi de jadis comme un solide allié. Mori Shigeaki n’en a pas moins entrepris de faire des recherches sur les noms de famille correspondant à ceux des soldats américains morts à Hiroshima. Il a commencé par appeler les opérateurs téléphoniques de l’État de Washington en demandant à ce qu’on le mette en relation avec les personnes dont le patronyme figurait sur sa liste.

« À Hiroshima, il y avait une quantité impressionnante de stèles et de plaques commémorant les victimes de la bombe A, mais pas une seule concernant les prisonniers de guerre américains tués par l’explosion », précise Mori Shigeaki. « Pour moi qui avais survécu, c’était une raison de plus de chercher à contacter les familles de ces hommes pour les informer du sort qui avait été le leur. »

« J’ai pris la décision de continuer sans relâche jusqu’à ce que je trouve les proches de ces soldats américains et que leurs noms soient inscrits sur le registre officiel des victimes de la bombe du Mémorial national de la paix de Hiroshima », ajoute Mori Shigeaki. « Mais la tâche était loin d’être aisée. Les États-Unis sont en effet constitués de 50 états où vivent plusieurs centaines de millions d’habitants. »