Les premiers contacts avec les familles des victimes

Pendant la période où il a effectué ces recherches, les factures de téléphone pour les communications internationales de Mori Shigeaki ont atteint quelque 70 000 yens (environ 570 euros selon le taux de change actuel) par mois. Mais le jeu en valait la chandelle. C’est ainsi en effet qu’il a pu entrer en contact avec Francis Ryan, le frère du soldat James Ryan, qui vivait à Atlanta, dans l’État de Géorgie.

« La première fois que le nom de l’un de ces hommes a été inscrit sur le registre officiel des victimes de la bombe de Hiroshima, j’ai éclaté en sanglots », se souvient Mori Shigeaki. « Personne ne m’avait demandé de faire une chose pareille. Je n’ai bénéficié d’aucune aide et tout le monde était persuadé que je courais à l’échec. Mais j’étais résolu à poursuivre ma tâche, quoi qu’il advienne. »

Mori Shigeaki a réussi à retrouver Thomas Cartwright grâce aux informations fournies par Francis Ryan, en particulier des photographies prises avant une mission. Les deux hommes ont dès lors développé des liens d’amitié qui ont duré 20 ans – au travers notamment d’une correspondance de plus de cent lettres et autres cartes postales –, jusqu’au décès du pilote du Lonesome Lady, survenu en 2015.

En 1999, un autre souhait de Mori Shigeaki s’est réalisé avec l’inauguration d’une plaque de cuivre à la mémoire des prisonniers de guerre américains sur le site du siège de la police militaire du Chûgoku. Le 6 août 2012, jour anniversaire du bombardement de Hiroshima, Mori Shigeaki a rencontré Clifton Truman Daniel, le petit-fils du président Harry Truman (1884-1972) qui avait donné l’ordre d’utiliser la bombe A. Et celui-ci est allé s’incliner et déposer des fleurs devant la plaque commémorant le destin tragique des soldats américains morts à Hiroshima.

La plaque de cuivre dédiée aux 12 prisonniers de guerre américains tués en 1945 par la bombe A, à Hiroshima. Elle se trouve sur le site du siège de la police militaire du Chûgoku, où ils étaient incarcérés. (© Kusano Seiichirô)

Le travail acharné de Mori Shigeaki a fini par porter peu à peu ses fruits, en particulier grâce aux recherches minutieuses qu’il a effectuées dans les archives de la bibliothèque du Congrès américain où sont conservées, entre autres, quelque 10 000 caisses de pièces à conviction. Il a ainsi réussi à retrouver des membres des familles des 12 prisonniers morts à Hiroshima.

Une fois qu’il a eu résolu l’énigme qui lui tenait tant à cœur, Mori Shigeaki n’a pas voulu en rester là. Il s’intéresse à présent au sort des prisonniers de guerre britanniques et hollandais qui étaient à Nagasaki le 9 août 1945, le jour où les Américains ont largué une seconde bombe A.

Un cinéaste américain fasciné par le travail acharné de Mori Shigeaki

La famille de Normand Brissette, un des prisonniers américains tués par la bombe A à Hiroshima, a remercié Mori Shigeaki pour les renseignements qu’il lui a fournis. Elle s’est en outre empressée de transmettre ces informations à l’ami d’enfance de Normand Brissette, Eddie Chandonnet. Et celui-ci a de son côté raconté à son petit-neveu, le cinéaste américain Barry Frechette, comment la famille Brissette avait appris ce qui s’était passé, plus de 60 ans après les faits.

Barry Frechette avoue volontiers qu’il a été « aussitôt fasciné par l’histoire de ces 12 Américains morts à Hiroshima, sans que l’on sache au juste ce qui leur est arrivé. Une histoire incroyable que je ne pouvais pas laisser passer comme ça. »

Le réalisateur américain a contacté Mori Shigeaki au cours du printemps 2013. Et en février 2014, il s’est rendu une première fois au Japon, pour « en avoir le cœur net ». « Je suis allé chez M. Mori et quand je suis rentré dans la salle de séjour, j’ai vu des piles de documents entassées sur le piano et la table basse. M. Mori sait une foule de choses sur chacun des soldats américains de Hiroshima. Mariage, enfants, ville d’origine, présence sur tel ou tel vol. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait que quelqu’un raconte cette histoire incroyable. »

Barry Frechette, le réalisateur de Paper Lanterns, en compagnie de Mori Shigeaki et de son épouse Kayoko, à l’occasion d’un voyage au Japon. (Avec l’aimable autorisation de Barry Frechette)

« En allant au Japon, je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un qui en saurait plus sur Normand Brissette que les gens qui passent sans se poser de questions devant la stèle érigée à sa mémoire à Lowell, sa ville natale, dans l’État du Massachussetts. Mais c’est pourtant ce qui s’est passé. »

Pendant les deux années qui ont suivi, Barry Frechette a réalisé un documentaire auquel il a donné le nom de Paper Lanterns. Il est retourné au Japon avec Susan Brissette Archinski, la nièce de Normand Brissette, et Ralph Neal, le neveu du prisonnier américain mort à Hiroshima qui s’appelle exactement comme son oncle.

Les rencontres forcément pleines d’émotion qui ont eu lieu à cette occasion sont devenues un des atouts majeurs de Paper Lanterns. Un film d’une heure qui retrace l’histoire des prisonniers de guerre américains morts à Hiroshima, des membres de leurs familles leur ayant survécu et de l’historien japonais qui les a réunis.

« Il m’a fallu trois années pour réaliser ce projet. Trois années difficiles mais qui en valaient la peine », précise Barry Frechette. « Nous avons réussi à former une incroyable famille et depuis, j’ai l’impression que le monde est beaucoup plus petit. Je souhaite vraiment que le travail énorme accompli par M. Mori soit reconnu à sa juste mesure, c’est important pour moi. Mori Shigeaki est quelqu’un de très bien. »

Bande-annonce de Paper Lanterns, un documentaire de Barry Frechette

Les prisonniers de guerre américains tués par la bombe A de Hiroshima (ordre alphabétique)

Nom Lieu de naissance Nom de l’avion abattu
Hugh H. Atkinson Seattle, Washington Bombardier B-24 Lonesome Lady
Charles O. Baumgartner Sebring, Ohio Bombardier B-24 Taloa
Normand R. Brissette Lowell, Massachussetts Bombardier en piqué Curtiss SB2C
Joseph E. Dubinsky Washington, Pennsylvanie Bombardier B-24 Taloa
Buford J. Ellison Abilene, Texas Bombardier B-24 Lonesome Lady
John J. Hantschel Appleton, Wisconsin Chasseur embarqué Grumman F6F
John A. Long Jr. New Castle, Pennsylvanie Bombardier B-24 Lonesome Lady
Durden W. Looper Huntington, Arkansas Bombardier B-24 Lonesome Lady
Julius Molnar Kalamazoo, Michigan Bombardier B-24 Taloa
Ralph J. Neal Corbin, Kentucky Bombardier B-24 Lonesome Lady
Raymond L. Porter Butler, Pennsylvanie Bombardier en piqué Curtiss SB2C
James M. Ryan Binghamton, New York Bombardier B-24 Lonesome Lady
(D’après un article en anglais du 20 mai 2016 fondé sur des entretiens avec Barry Frechette et Mori Shigeaki menés respectivement le 13 mai par vidéophone et le 14 mai à Hiroshima. Photo de titre : Mori Shigeaki dans sa salle de séjour, en train de montrer une photo ancienne de soldats de l’armée américaine tués par la bombe A de Hiroshima. © Kusano Seiichirô)