Les bombardements ne sont pas le seul danger
MSF n’envoie jamais d’équipes à gros effectifs.
« Une équipe trop nombreuse aura toujours plus de mal qu’une équipe réduite à pénétrer simultanément dans une zone de conflit, et pose des problèmes de sécurité locale. En général une équipe ne comprend pas plus de 8 à 10 membres, avec un chirurgien, un anesthésiste, et le cas échéant une obstétricienne, mais également un logisticien chargé de l’approvisionnement en matériel et en équipements, et un responsable administratif chargé du personnel et des finances. »
Le rôle du personnel local est également essentiel. Même en l’absence de personnel MSF, l’une des missions de l’équipe est de transférer des compétences aux habitants du lieu, de façon à ce que la population puisse continuer à prodiguer et recevoir des soins, même après le départ de l’équipe.
« Malheureusement, une seule bombe peut réduire tout le travail à zéro alors même qu’on commence à peine à avoir trouvé ses marques. Les hôpitaux sont très souvent pris pour cible dans les conflits. Parfois par erreur, mais parfois aussi de façon délibérée, parce que nous représentons un lieu où un grand nombre de gens se réunissent. »
Dans une zone de conflit, le risque d’être pris dans un bombardement ou une opération militaire est permanent. Mais ce n’est pas le seul risque avec lequel il faut vivre. Dans le Soudan du Sud, la température peut atteindre 50°C. Quand les réserves d’eau potable ont été épuisées, il ne restait plus qu’à boire l’eau de Nil. Désinfectée, bien sûr, mais tout de même, il fallait un certain courage pour boire l’eau de la rivière dans laquelle flottaient tant de cadavres.
« Que voulez-vous, c’était une question de vie ou de mort si vous ne buviez pas. Le problème de l’accès à l’eau potable est vraiment dramatique. »
L’eau potable, mais aussi la nourriture était extrêmement réduite. Mme Shirakawa a perdu huit kilos lors de cette mission.
« J’ai abandonné la vie que je menais en Australie »
Faire de l’intervention médicale humanitaire dans les zones en guerre, Mme Shirakawa en rêvait déjà quand elle était petite fille, mais il ne faut pas se raconter d’histoire : la pureté de l’intention et l’enthousiasme ne suffisent absolument pas pour faire ce métier.
« J’ai fait mon premier pas vers Médecins Sans Frontières à l’âge de 26 ans, mais la barrière de l’anglais m’a empêchée d’aller jusqu’au bout. Ce n’est qu’à l’âge de 36 ans que j’ai finalement réussi à devenir membre de MSF. Mais la réalité d’une zone de conflit est tellement dure que si vous arrivez avec votre seul idéalisme et votre jeunesse, vous allez vous faire écraser. Pour survivre et faire un travail efficace, il faut y venir en professionnel, en adulte qui a déjà accumulé l’expérience humaine de la vie, ce qui n’est réalisable qu’à 30 ou 40 ans, je pense.
L’enthousiasme de Mme Shirakawa, qui a choisi la profession d’infirmière par vocation, s’est trouvé ravivé lorsque Médecins Sans Frontières a reçu le prix Nobel de la paix en 1999. Elle avait alors participé aux rencontres d’information de l’organisation qui recherchait de nouveaux membres, mais avait dû y renoncer parce qu’elle ne parlait pas un mot d’anglais. Qu’à cela ne tienne, Mme Shirakawa a commencé à mettre de l’argent de côté, puis est partie en Australie, à Melbourne, pour apprendre l’anglais, avant de changer de section pour reprendre des études d’infirmière, mais dans la langue de Shakespeare cette fois, à l’Université de Melbourne. Elle a fini par travailler et accumuler de l’expérience comme infirmière en chirurgie à l’hôpital royal de Melbourne. Une fois habituée à son métier dans le contexte australien, en 2010, elle a pris la décision de rentrer au Japon, et très vite de s’inscrire à MSF pour être envoyée à l’étranger.
« Mes capacités en anglais sont loin d’être parfaites, mais sur le terrain, ce n’est pas de compétences linguistiques que vous avez besoin, c’est de capacités personnelles de communication, et cela, c’est mon point fort. Je ne regrette pas du tout d’avoir appris l’anglais en Australie. C’est un pays multiculturel et multi-ethnique, l’anglais m’a permis d’ouvrir beaucoup de portes. »
Car le rôle d’une infirmière chirurgicale chez Médecins Sans Frontières ne se limite pas à assister le chirurgien pendant une opération, elle a aussi la responsabilité de diriger le staff local, et de prendre toutes sortes de décisions en fonction des circonstances. Un véritable travail d’infirmière en chef. Dans un tel rôle, s’assurer qu’il n’y a aucun malentendu entre les membres de l’équipe étrangère et le personnel local est évidemment un point essentiel, mais aussi et surtout, les échanges directs avec les patients et les familles ne doivent générer aucune friction. « Sujet hautement capital », confirme Mme Shirakawa.
