Le photographe coréen Yang Seung-woo a obtenu la récompense la plus prestigieuse de la photographie au Japon, le prix Domon Ken, en 2017. Il est devenu le premier photographe étranger à en devenir le lauréat avec sa série de clichés en noir et blanc Shinjuku Maigo (« Les égarés de Shinjuku »), qui dressait le portrait de personnes qui ont pour foyer Kabukichô, le « quartier chaud » de la capitale. En janvier 2023, une exposition a été organisée à Tokyo à l’occasion de la publication de sa dernière série, qui se focalise sur les bagages des sans-abri. Il nous raconte ses mémorables rencontres, matériaux de son travail, dans la capitale.

« Je n’avais jamais touché un appareil photo »

Yang Seung-woo est né et a grandi dans une région rurale préservée du sud-ouest de la Corée du Sud. Enfant, il rêvait de devenir champion du monde de boxe, mais il n’y avait pas de salle d’entraînemennt à la campagne dans un rayon praticable pour s’y rendre depuis chez lui. « À compter de ma deuxième année de collège, j’ai commencé à avoir un comportement ‘taquin’, on va dire ». Après son service militaire, à 23 ans, il passe ses journées à traîner avec des délinquants sans rien faire, jusqu’à ce qu’il décide de traverser la mer pour se rendre au Japon, à la recherche « d’autre-chose ».

Il a 30 ans lorsqu’il débarque dans l’Archipel. Il passe six mois dans une école de langue japonaise, où il a « étudié si dur que de la vapeur est sortie de [sa] tête pour la première fois de [sa] vie ». C’est sa demande de visa d’étudiant auprès d’une école de photographie qui a déterminé le reste de sa vie. Il dit en riant : « Je n’étais pas intéressé par la photographie, j’ai juste choisi cette école parce que c’était près de ma chambre d’étudiant ».

Extrait de Shinjuku Maigo
Extrait de Shinjuku Maigo

Alors qu’il n’avait jamais touché un appareil photo auparavant, Yang s’est découvert une fascination pour la photographie dans cette école professionnelle et, grâce à une bourse et à un emploi à temps partiel pour payer ses frais de scolarité, il est entré au département de photographie de l’université polytechnique de Tokyo, où il a étudié le photojournalisme. Il s’est rendu à Kabukichô, considéré comme le quartier chaud de la capitale, sur les conseils de son professeur, Ôishi Yoshino (photographe de presse), qui lui a dit de photographier ce qu’il aime. Il commence ainsi à capturer l’atmosphère du vendredi soir au dimanche soir, posté sous des cartons, et pendant la semaine il développe ses films dans la chambre noire de l’université. Cela devient sa routine : il continue à photographier Kabukichô pendant environ huit ans.

Yang Seung-Woo lors de l'exposition de sa série intitulée « Bagage » (Nimotsu).
Yang Seung-woo lors de l’exposition de sa série intitulée « Bagage » (Nimotsu).

« Kabukichô m’a laissé la vie sauve »

« Lorsque j’ai commencé à capturer Kabukichô, je me figurais que les clichés tape-à-l'œil, percutants, d’incidents ou d’accidents, c’étaient ça qui faisait de bonnes photos », explique Yang. Dormir dans un carton au lieu de rentrer chez lui avait surtout pour but de ne rien rater : « J’avais peur qu’il se passe quelque chose si je ne restais pas là 24 h/24 ». Sa hantise, c’était que quelqu’un d’autre que lui trouve LA bonne photo.

Prêt à se prendre une raclée de la part des yakuzas qui se promenaient dans le quartier, il en aborde un en disant : « J’étudie la photographie. Pourrais-je prendre une photo de vous ? » La semaine suivante, il lui montre l’agrandissement, qui semble plaire. Une relation de confiance commence à s’établir jusqu’à ce qu’il lui permette de photographier ses tatouages, des poses poings serrés, un doigt coupé conservé dans le formol.

Extrait de Shinjuku Maigo
Extrait de Shinjuku Maigo

C’est en voyant par hasard un enfant dormant seul sur un carton à Kabukichô, tard dans la nuit, que Yang commence à modifier la direction de son objectif.

« Je me suis demandé ce que faisait là cet enfant à cette heure, et lorsque j’ai observé les rues de Kabukichô sous ce nouvel angle, j’ai réalisé que des enfants comme lui, il y en avait d’autres, beaucoup d’autres. La plupart étaient en train d’attendre leurs mères dehors, pendant que celle-ci travaillait comme entraîneuse dans un bar. J’ai alors compris que dans ce quartier, il n’y avait pas que des mafieux. Si j’aime vraiment Kabukichô, m’étais-je dit, je dois traiter de ses autres facettes. »

Extrait de Shinjuku Maigo
Extrait de Shinjuku Maigo

Les photographies ainsi accumulées ont finalement abouti au livre de photos Shinjuku Maigo (Les égarés de Shinjuku). Cependant, avant d’être « découvert » par l’éditeur Zen Foto Gallery, cela n’a pas été facile. Les autres éditeurs le refusaient parce que son travail était « intéressant mais impossible à publier ». La raison ? Les yakuzas qui y figuraient…

À ce moment, s’il a failli abandonner la photographie, Yang s’est dit : « Ce serait trop la honte d’arrêter pour rien. Je vais plutôt avoir un accident et me blesser, ça me fera une excuse. » Il s’est soûlé et il est rentré à pied de Shinjuku à Ikebukuro, où il logeait, sans décoller l’œil de l’obturateur et en mitraillant systématiquement tout.

Le lendemain matin en se réveillant, il avait des contusions sur le corps. Mais pas de blessure. Une fois le film développé, il s’aperçoit que tous les feux de circulation étaient rouges. Horrifié de voir qu’il a vraiment traversé toutes les avenues au rouge sans regarder, il comprend alors : « C’est Kabukichô qui me laisse la vie sauve. » Il n’a plus le choix : « Il va falloir essayer un peu plus. »

Plusieurs casquettes

Extrait de Yang-tarô Baka-tarô
Extrait de Yang-tarô Baka-tarô

Outre dans le quartier chaud de Kabukichô, l’esthétique de Yang Seung-woo s’est façonnée le long de son parcours très diversifié de petits boulots et travaux à temps partiel. Après son diplôme, il a travaillé comme « porteur », transportant des matériaux lourds sur les échafaudages des chantiers de construction, et comme poseur de moquettes, deux métiers très physiques. Il a également travaillé en Malaisie et au Congo comme prospecteur de gisements de pétrole, et dans une fabrique de thé à Shizuoka, où ses mains ont fini par se teindre en vert.

Extrait de Yang-tarô Baka-tarô
Extrait de Yang-tarô Baka-tarô

Les travaux réalisés au cours de ces pérégrinations forment la matière des séries Yang-tarô Baka-tarô et Tekiya. Il a commencé à travailler comme tekiya (vendeur de détail sur des baraques foraines) avec l’idée de faire d’une pierre deux coups : se faire un peu d’argent et prendre des photos en même temps. Lorsqu’un yakuza qu’il avait rencontré est devenu chef de clan, il a même filmé son investiture et l’inauguration de son nouveau nom, chose impensable pour un photographe de l’extérieur. Le niveau de puissance et d’énergie humaine dégagé par ces séries est stupéfiant.

Extrait de Tekiya
Extrait de Tekiya

Mais derrière la réalisation d’un document aussi précieux se cache une personnalité simple et franche. « J’ai mis plus d’un an avant de sortir mon appareil photo sur mon lieu de travail comme tekiya. Je devais d’abord devenir un vrai tekiya, et être satisfait de mon travail. Cela fait plus de dix ans que j’ai commencé, et j’ai encore tenu un stand cette année pendant le jour de l’An. »

Extrait de Tekiya
Extrait de Tekiya