Que contient le bagage d’un sans-abri ?
« Les choses que les sans-abris emportent avec eux quand ils se retrouvent dans la rue doivent contenir la totalité de leur vie. » C’est sur cette idée qu’il entame la série Nimotsu (Bagage) vers 2008. Il approche des SDF et commence à les photographier auprès de leurs effets personnels. Il capture ainsi plus de 60 personnes dans divers endroits de Tokyo, notamment à Kabukichô. »
Le premier qu’il a immortalisé est celui qui porte le trench-coat, qui figure sur la couverture de l’ouvrage. Il le connaissait depuis un certain temps et l’a invité à lui montrer le contenu de son sac. Bien qu’un peu intimidé par cette demande inattendue, il a étalé toutes ses affaires sur un carton, parmi lesquelles il y a cette bouteille de mayonnaise à moitié entamée. C’est pourquoi Yang l’appelle « Monsieur Mayonnaise ».
« Parmi les biens les plus précieux d’une personne, je m’attendais à trouver des photos d’enfants ou d’autres souvenirs d’une vie antérieure. Mais c’est rarement aussi édifiant (rires). Après tout, la chose la plus importante dans la vie, c’est ce qu’on a à manger. »
Ces hommes ont aussi été des voisins pour Yang, qui a longtemps dormi dans la rue pour prendre des photos. Selon lui, il existe deux types de sans-abris : ceux qui sont sociables et mènent une vie insouciante, et ceux qui ont eux-mêmes coupé tout lien avec la société. Tous ne sont pas fermés, la plupart se sentent seuls et veulent parler à quelqu’un : « Il fait chaud, ça va ? Voulez-vous quelque chose à boire ? » En général, ils aiment bien être photographiés.
Parfois, ils acceptent d’être pris en photo, mais à la condition qu’on ne leur pose aucune question. Avec ceux qui collaborent sans problème, Yang peut bien passer une demi-heure comme trois heures à boire et à parler avec eux dans la rue. « Beaucoup de gens répètent sans cesse la même histoire, mais à chaque fois, j’essaie de réagir comme si c’était la première fois que je l’entendais (rires). »
Il y a sept questions qu’il pose systématiquement : En quelle année êtes-vous né ? Où êtes-vous nés ? Comment vous appelez-vous ? Quel était votre métier ? Quel était votre rêve d’enfant ? Quel est votre rêve actuel ? Qu’est-ce que vous aimeriez dire à la société ?
« Tout le monde a eu un rêve d’enfant, mais la plupart l’ont oublié. Alors je leur pose la question pour que le souvenir leur revienne. Et celui de leur rêve actuel, aussi. »
Yang se souvient d’un sans-abri natif de Kagoshima qu’il connaissait depuis longtemps.
« Il buvait tous les jours, tous les jours, depuis six ans, et chaque jour je le voyais et je me disais : ‘Bien, il est encore vivant’. Puis finalement, l’année dernière, il est mort. Il a bu un dernier verre sous le viaduc du chemin de fer, il a allumé une cigarette et s’est effondré… Mais il avait toujours dit qu’il voulait mourir comme ça, alors d’une certaine manière, il est mort heureux. »
« On refait une photo dans cinq ans »
Le nouveau projet de Yang est une série de portraits de jeunes en Corée du Sud : lors de la bousculade mortelle juste avant Halloween à Itaewon, à Séoul en 2022 (qui a fait plus de 150 morts et 130 blessés), Yang a trouvé préoccupant que le taux de suicide chez les jeunes dans ce pays était le plus élevé du monde.
« Je venais de décider d’organiser une exposition de photos en Corée du Sud, et j’ai donc pensé parler un peu aux jeunes à cette occasion. De nombreuses personnes qui viennent à mes expositions sont des jeunes souffrant de troubles psychologiques. Aujourd’hui, la Corée du Sud est une société de l’éducation académique, encore plus que le Japon. Si vous échouez à l’université, vous n’êtes plus traité comme un être humain, et il y a beaucoup de jeunes qui ont du mal à vivre. Beaucoup de ces jeunes pleurent quand ils voient des photos de yakuzas japonais et de délinquants coréens, et disent qu’ils ont retrouvé le courage. »
« Alors qu’est-ce que je dois faire si je vois un jeune dans cette situation ? En fait, il n’y a pas besoin de mots particuliers. Je leur tape sur l’épaule et leur dis : “Voulez-vous fumer une cigarette avec moi ?” Je les invite à sortir et ils sont vraiment heureux. Alors j’ai commencé une série de portraits dans leurs lieux préférés. Je leur demande d’exprimer leurs pensées à ce moment-là, même si c’est une insulte ou une grossièreté, et je leur promets : “Je reviens dans cinq ans, et on refera la même photo”. J’espère qu’ils se diront : “Il faut que je vive encore cinq ans pour que M. Yang prenne une autre photo de moi.” »
À la fin de notre entretien, Yang m’a montré ses photos de jeunes Coréens sur son smartphone, en disant que la série était vraiment géniale. J’ai eu la sensation qu’ils lui rappelaient sa propre jeunesse, lui qui avait « presque quitté la route ».
Toutes les personnes sur lesquelles Yang braque son objectif semblent ouvertes d’esprit.
« Commencez par parler aux personnes à qui vous voulez parler, à égalité de hauteur. Et quelle que soit l’occasion, souriez ! »
Site officiel de la galerie : https://zen-foto.jp/jp
Site officiel de Yang Seung-woo : https://zen-foto.jp/jp/artist/yang-Seung-woo
(Photos d’interview : Hanai Tomoko)









