L’opération « Liberté de navigation »
L’attitude de plus en plus assurée de Pékin n’est certainement pas passée inaperçue des décideurs politiques de Washington. Le gouvernement de Barack Obama a annoncé un rééquilibrage de sa politique étrangère en faveur de l’Asie-Pacifique et s’est investi dans le développement économique de la région. Le « pivot » de cette politique réside, non pas dans la volonté d’aggraver les tensions avec Pékin, mais dans la reconnaissance de l’essor de la Chine – même si, dans le même temps, Washington a bel et bien cherché à renforcer les liens qu’il entretient dans le domaine de la sécurité avec le Japon et d’autres alliés. Pendant son premier mandat, M. Obama s’est montré tout à fait ouvert vis-à-vis de la Chine et, malgré l’attitude plus prudente adoptée après sa réélection, la politique de la Maison blanche à l’égard de la Chine est restée axée sur l’engagement et le dialogue.
Washington a fini par se décider à contrer les activités de la Chine liées à ses revendications territoriales en mer de Chine méridionale en envoyant un destroyer équipé du système d’armes Aegis, le USS Lassen, au récif de Subi dans le cadre d’une opération pour la liberté de navigation. Toutefois, les États-Unis évitent de prendre parti dans les litiges territoriaux, et l’opération visait uniquement à rappeler à la Chine que les îles artificielles, au titre de la Convention des Nations unies sur le droit maritime, ne l’autorisent pas à revendiquer des eaux territoriales, et à veiller à ce que la navigation autour de ces îles reste libre – sans qu’il soit nécessaire de notifier aux autorités chinoises un « passage inoffensif ».
L’interprétation que fait Pékin du droit de la mer n’est pas toujours conforme à celle qu’affichent les pays occidentaux ou le Japon, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elle soit arbitraire ou intéressée ; bon nombre de pays ont des points de vue très similaires à ceux de la Chine.
L’opération « Liberté de navigation » a suscité la cinglante réprobation de Pékin, mais les dirigeants chinois sont-ils vraiment concernés par les activités des États-Unis ? Ils savent que le passage d’un destroyer américain en mer de Chine méridionale ne suffit pas à arrêter la construction de pistes d’atterrissage et autres installations militaires sur des îles artificielles. Toutefois, les dirigeants américains, qui sont eux aussi conscients de cela, se livrent probablement à ces passages avec un objectif plus vaste en tête. Après tout, les deux pays ont mené conjointement des exercices navals au large de Shanghai au mois de novembre et, en 2014, la Chine a été invitée à participer à l’exercice Rim of the Pacific (RIMPAC) mené par les États-Unis. Les dirigeants chinois ont donc l’impression que les États-Unis ne sont pas irrités outre mesure par les activités de leur pays en mer de Chine méridionale. Ils reconnaissent que la politique de M. Obama s’est légèrement infléchie vers l’endiguement, mais pas au point d’exiger un changement de cap de leur part.
Trouver un équilibre entre les intérêts économiques et sécuritaires
Les pays de l’ASEAN, qui ne disposent pas d’une alliance sécuritaire comparable à l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord qui lie les pays des deux rives de l’Atlantique, auraient beaucoup de mal à s’engager dans une confrontation frontale avec la Chine à propos des litiges en mer de Chine méridionale. Mais un certain nombre d’États membres n’en ont pas moins entrepris d’intensifier leur coordination et de renforcer leur unité face à une Chine de plus en plus récalcitrante. L’échange d’informations sur leurs situations respectives et sur les façons de traiter avec Pékin fonctionne à plein régime. Beaucoup d’entre eux ont une longue histoire de proximité économique avec la Chine et se sont trouvés confrontés au dilemme que constitue l’équilibre à trouver entre les avantages économiques et les préoccupations sécuritaires. Ils ont aussi en commun la faiblesse de leurs capacités en termes de garde côtière.
Il n’en reste pas moins que la plainte déposée par les Philippines devant la Cour permanente d’arbitrage à propos des activités de la Chine en mer de Chine méridionale devrait avoir un petit effet dissuasif. Et même si la Chine n’amende pas ses façons autoritaires, les critiques que suscitent ses agissements auront un impact sur l’opinion internationale.