Le choc émotionnel produit par la catastrophe

Au vu de cette situation, Song Ho-geun, un spécialiste des sciences sociales bien connu en Corée, a déclaré qu’il était « frappé de stupeur par un sentiment d’ignominie et de honte ». Mais où exactement réside la honte et à qui s’attache-t-elle, si l’on considère le naufrage du ferry et les vies perdues ? Le sentiment de honte peut être mis au compte de la révélation soudaine au reste du monde, via l’Internet, de l’« état d’arriération » que cachait le rêve coréen de rejoindre les rangs des pays avancés. Pour emprunter une expression à la langue anglaise, les Coréens ont été frappés de stupeur et de honte quand ils ont été « pris les culottes baissées » (caught with their pants downs). La colère qu’ils en ont éprouvée n’avait aucun exutoire. À en croire M. Song, « les Coréens n’ont pas d’autre issue en l’occurrence que de se livrer à un examen de conscience ». Le 30 avril, après avoir exprimé ses profondes excuses, la présidente Park a certes annoncé sa vaillante décision de « remodeler le pays depuis la case départ », mais il semble peu probable que la société coréenne dans son ensemble soit vraiment disposée à procéder à ce genre de réforme.

Il s’avère, incidemment, que le véritable propriétaire du Sewol est un personnage assez bizarre. Le parquet coréen a identifié un dénommé Yoo Byung-eun comme étant le propriétaire du ferry exploité par Chonghaejin Marine. En 1962, M. Yoo a fondé l’Église évangélique baptiste, également connue sous le nom de secte du Salut. En 1987, ce groupe s’est trouvé sous les feux de la rampe quand 32 de ses membres ont péri dans un suicide collectif. La secte a accumulé une énorme fortune grâce aux généreuses contributions de ses membres, évalués à quelque 200 000.

Mouillé dans de fréquents scandales, le groupe, considéré comme hérétique, a été chassé des rangs des autres organisations chrétiennes établies en Corée. Mais M. Yoo, en tant que « ministre » autoproclamé de la secte, n’en a pas moins réussi à mobiliser d’énormes sommes d’argent et à former avec son fils un groupe industriel international. Le parquet coréen s’est lancé dans une enquête tous azimuts en vue de collecter des informations sur ces agissements.

La plupart des Coréens pensent que le mot Sewol est dérivé de caractères chinois signifiant le « passage du temps », mais en fait, il veut dire « transcendance du monde de tous les jours ». Et c’est une terrible ironie du sort que ce navire, dont le naufrage est le fruit de la corruption du monde réel, ait emmené à leur mort tant d’innocentes victimes.

(D’après un original en japonais paru le 30 avril 2014.)