Qui tente de modifier l’ordre mondial établi ?
Il est naturel que la Chine s’inquiète du regard du Japon sur les faits historiques. Que ce pays qui a subi l’invasion du Japon dans les années 1930 exprime ses craintes est normal.
Le problème est que les intellectuels occidentaux ne marquent pas une séparation nette entre les critiques envers la perception japonaise des faits historiques et la tentative chinoise, en mer de Chine méridionale, de modifier par la force l’ordre établi. Cela complique la question et entrave au contraire la réconciliation nippo-chinoise.
Des médias occidentaux m’ont dans le passé posé la question suivante : « Pourquoi le Japon, pour protéger un îlot inhabité (les îles Senkaku), provoque-t-il des tensions inutiles avec la Chine ? »
Voici ce que je leur ai répondu : « Céder sur la question des îles Senkaku reviendrait à céder à la pression exercée par la Chine en envoyant sa flotte ; créer un précédent dans lequel une grande puissance telle que la Chine imposerait par la force à un pays voisin la modification d’un état de fait, aurait un impact négatif sur l’ordre mondial à l’avenir. »
Il s’agit d’un problème du même ordre que l’annexion de la Crimée par la Russie, à laquelle l’Occident a répondu par des sanctions économiques.
Cette année encore, le 3 septembre, la Chine et la Russie célébreront ensemble la victoire sur le Japon lors de la Seconde Guerre mondiale. La légitimité du message de réprobation envers l’invasion japonaise dans le passé repose sur l’hypothèse que la Chine et la Russie soutiennent et acceptent le principe selon lequel l’ordre mondial ne peut être modifié par la force.
Le Japon après la guerre
Le révisionnisme affiché par certains Japonais doit être critiqué ; il n’est pas représentatif de la majorité de la population japonaise, pas plus qu’il ne reflète l’action du Japon depuis 1945.
Après la Seconde Guerre mondiale, pendant 70 ans, le Japon a respecté l’article 9 de sa Constitution dans lequel il renonce à résoudre les conflits internationaux par la force, et a mis en œuvre une stratégie uniquement défensive.
Si cela a été possible dans un environnement international tendu, c’est grâce à l’alliance avec la grande nation militaire que sont les États-Unis ; avant le 1er juillet 2014, afin d’assurer le bon fonctionnement de l’alliance nippo-américaine, le Japon s’interdisait même le droit de légitime défense collective, pourtant normalement nécessaire, au nom de cet article 9.
Si l’on considère une alliance comme une relation de concessions mutuelles, il s’agit d’une autocensure extrême, de nature à mettre en danger l’alliance elle-même. Afin de résoudre ce problème, en juillet dernier, le gouvernement Abe a modifié l’interprétation de la Constitution. Bien que cette modification ouvre partiellement la voie au droit de légitime défense collective, l’esprit de l’article 9, fondé sur une stratégie défensive assurée grâce à un minimum de moyens militaires, reste inchangé.
D’autre part, en 1952, le Kuomintang présidé par Tchang Kaï-chek, que le Japon a directement affronté, a renoncé par grandeur d’âme à son droit aux dédommagements de guerre. Ce renoncement a profondément bouleversé les Japonais, et le Japon a soutenu le développement économique de Taïwan. En 1972, à l’occasion de la reprise des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine, Mao Zedong non plus n’a pas demandé de dédommagements au Japon. Au fil du temps, le Japon a exprimé à la Chine et à ses voisins d’Asie ses regrets et ses excuses pour la colonisation et la Seconde Guerre mondiale, en même temps qu’il leur accordait un important soutien économique et mettait en œuvre des politiques amicales.
Selon le ministère japonais des Affaires étrangères, le montant de l’aide publique au développement (APD) accordée par le Japon à la Chine à partir de 1979 dépasse aujourd’hui 3 000 milliards de yens. En 2007, il a été mis fin aux nouveaux prêts en yens, mais les dons et la coopération technique sont toujours d’actualité. Le quotidien conservateur Sankei Shimbun a calculé qu’en 2011, les dons accordés à la Chine s’élevaient à quelque 13 millions de dollars (sur la base de 1 dollar pour 100 yens) et la coopération technique à environ 287 millions de dollars, soit un total de 300 millions de dollars, se demandant pourquoi le Japon fournissait une telle aide à un pays qui violait de façon répétée les eaux territoriales autour des îles Senkaku, établissait une zone d’identification aérienne en mer de Chine orientale et continuait à adopter des mesures expansionnistes.