Un travail lucratif ?

Concernant les salaires, il n’est pas surprenant que ceux des employés de maison étrangers offrent matière à controverse. Du point de vue des employeurs, la formation en vue de pourvoir des postes au Japon n’est pas bon marché. Le superviseur de la zone spéciale de Tokyo a suggéré que son coût pourrait atteindre des centaines de milliers de yens par travailleur. C’est ce qui explique que certaines sociétés cherchent à obtenir des subventions de l’État et des collectivités locales.

Du point de vue des travailleurs, en revanche, leurs salaires réels ne sont pas tellement élevés. Keevee gagnait 160 000 yens (environ 1 230 euros) par mois, mais ce chiffre tombait à 80 000 yens une fois déduits le loyer et d’autres charges. Si l’on part de l’hypothèse que les niveaux de salaire pour les emplois domestiques vont se maintenir ou décliner dans l’Archipel, alors qu’ils vont augmenter dans d’autres pays, dont les Philippines, le Japon va devenir moins attractif pour les travailleurs étrangers. Si les informations selon lesquelles la Chine s’apprête à supprimer les obstacles au recrutement d’employés de maison en provenance des Philippines se confirment, le rapport entre l’offre et la demande est susceptible de changer radicalement en Asie.

La professeur Suzuki craint que le dispositif ne finisse par bifurquer dans une autre direction que celle qui était initialement prévue. Tel a déjà été le cas avec un dispositif plus ancien, destiné à faire venir des « stagiaires techniques » au Japon pour y acquérir de précieuses compétences qu’ils ramèneraient ensuite dans leurs propres pays. Au bout du compte, nombre d’entre eux se sont trouvés écrasés sous une charge de travail qui ne leur laisse guère de manœuvre pour apporter quoi que ce soit à leur pays natal.

À l’heure actuelle, les tâches accomplies dans le cadre du dispositif par les employés étrangers sont réglementées par un arrêté sur le travail ménager. On pourrait facilement imaginer que ce genre de limitation soit étendu à d’autres domaines où la demande intérieure est forte, comme les soins aux enfants et aux personnes âgées. À mesure que les entreprises concernées en viennent à estimer que le travail ménager dans une poignée de zones spécialisées n’est pas vraiment lucratif, il n’est pas impossible qu’elles aspirent à proposer un plus large éventail de services à la maison et augmentent leurs tarifs.

Des efforts consentis en vain

Malgré les sérieux problèmes qu’il pose, il y a d’ores et déjà beaucoup de travailleurs philippins employés au Japon dans le cadre de ce dispositif. Si les zones spéciales s’avèrent conformes aux attentes du gouvernement, celui-ci semble décidé à étendre la formule à l’échelle de la nation. La préfecture de Hyôgo, par exemple, s’apprête à recevoir des travailleurs étrangers. Le marché du travail de ce secteur, estimé à 98 milliards de yens (environ 754 millions d'euros) pour l’exercice budgétaire 2012, pourrait voir sa valeur multipliée par 6.

Si l’augmentation de l’effectif des employés de maison étrangers est conforme aux prévisions, le Japon ferait bien d’envisager sérieusement de ratifier la Convention 189 de l’Organisation internationale du travail relative au travail décent des employés de maison, en vue de protéger leurs droits. On a pu observer dans de nombreux pays une tendance à ne pas appliquer la législation du travail quand le lieu de l’emploi correspond à l’espace privé de la maison. La convention change radicalement les règles du jeu dans la mesure où elle définit des normes internationales pour le travail domestique, et où elle contient des clauses qui protègent les travailleurs migrants comme Keevee.

Lorsque je l’ai interrogée sur le dispositif japonais, Keevee m’a répondu ceci : « Ce n’est pas obligatoire dans d’autres pays, mais pour travailler au Japon j’ai acquis des qualifications en langue japonaise et en travail domestique. J’ai dû aussi passer un certain nombre d’entretiens, à l’issue desquels il n’y a eu que deux candidats retenus sur les 500 qui se présentaient. Tout cela m’a pris plus d’une année. Au vu de ce dur travail, c’était juste trop facile de me renvoyer. Le dispositif est déséquilibré. »

Pour réduire la charge de travail des familles riches, les entreprises japonaises exigent des efforts spéciaux des employés de maison philippins – dont ils peuvent en retour se débarrasser quand bon leur semble. Nous ne pouvons pas nous contenter de rester les bras croisés à regarder ce système laxiste prendre encore plus d’extension.

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(D’après un original publié en japonais le 10 juillet 2018. Photos de Masutomo Takehiro. Photo de titre : Manille, capitale des Philippines, est l’une des premières sources d’approvisionnement du Japon en employés de maison étrangers.)