Une éducation anti-japonaise

Il y a eu, à Taïwan, une période pendant laquelle l’éducation était anti-japonaise. En tant que membre de la génération suivant celle qui a reçu cette éducation, j’ai pu en relever certaines traces. Quand j’étais enfant, je prenais des cours de piano ; l’un de mes morceaux préférés, une chanson pour enfants, était porteur d’un message anti-japonais. Après l’incident de Mukden en 1931 et la chute du nord-est de la Chine, le Japon créa l’État fantoche du Mandchoukouo. La chanson que j’aimais parlait des exactions de l’armée japonaise lors de l’invasion de la Mandchourie. Ce n’est que bien plus tard, quand j’ai appris l’histoire de la Chine, que j’ai compris le sens des paroles...

Quand j’y repense, au cours de mon enfance, je me suis trouvée à de nombreuses reprises confrontée à une certaine hostilité envers le Japon. Au collège, pendant les cours d’histoire, nous abordions comme une évidence la guerre sino-japonaise, la cession de Taïwan au Japon, l’incident de Wushe, l’invasion de la Chine par l’armée japonaise, le sac de Nankin ou la question des femmes de réconfort. Là encore, notre professeur, qui détestait les Japonais, les présentait comme des gens qui « n’accordent d’importance aux manières qu’en surface ». J’ai commencé à apprendre le japonais par moi-même en deuxième année de collège, ce qui était plutôt mal vu par cet enseignant. Il m’a demandé plusieurs fois pourquoi j’apprenais la langue de l’envahisseur, et me répétait que l’écriture japonaise n’était qu’une imitation de l’écriture chinoise. Mes propres parents, s’ils ne s’opposaient pas à cet apprentissage, ne le voyaient pas non plus d’un bon œil.

J’ai très tôt compris qu’autour de moi, certaines personnes n’aimaient vriament pas le Japon. Et je subissais leur influence, de façon plus ou moins forte. Après ma première mauvaise impression des Japonais « cruels et effrayants », j’ai éprouvé un dégoût certain pour ce pays quand j’ai appris l’existence des femmes de réconfort. Quand j’ai su qu’en 1972, le Japon avait rompu ses relations officielles avec Taïwan, ma première réaction a été de penser que les Japonais étaient vraiment des gens intéressés, qui n’avaient pas tardé à lâcher la République de Chine expulsée de l’ONU. Malgré tout, je n’ai pas nourri de ressentiment envers le Japon et si je suis aujourd’hui proche de ce pays, c’est grâce à la langue et à la culture.

L’attrait de la langue et la culture japonaises

Le japonais, langue que j’ai commencé à apprendre sur un coup de tête en deuxième année de collège, m’a séduite par sa beauté. Les dessins animés comme Détective Conan ou Pokémon, que je regardais depuis mon enfance, m’avaient familiarisée avec le Japon et sa langue. J’ai ensuite lu des écrivains japonais, Akutagawa Ryûnosuke ou Murakami Haruki, et découvert leur univers attirant. Bien entendu, j’ai abordé d’autres facettes du Japon, par exemple la culture otaku à travers des œuvres comme La mélancolie de Haruhi Suzumiya ou Lucky Star, qui ont éveillé mon intérêt.

Entre la détestation (ou ses germes) du Japon suscitée par l’Histoire et l’attirance pour ce pays à travers sa langue et sa culture, il m’a fallu trouver, à ma manière, comment concilier des sentiments contradictoires. Les crimes passés de l’armée et du gouvernement japonais, ainsi que l’existence de révisionnistes refusant de les reconnaître, étaient pour moi une source de colère. Dans le même temps, mon intérêt pour le Japon contemporain était profond. Même pendant les cours de géographie que je détestais, tout ce qui concernait le Japon me passionnait ; en dehors de la classe, je me plongeais avec délectation dans l’étude de la langue et suivais avec plaisir les modes japonaises. Il m’a fallu établir une frontière entre détestation et amour, et la dépasser.

Avec le recul, je me rends compte que c’était puéril, mais voici comment, à une époque, j’ai réussi à passer outre cette contradiction. Je me disais : les méchants sont les Japonais d’autrefois, et les Japonais d’aujourd’hui ne sont pas coupables ; certains Japonais d’autrefois ont commis des crimes sans lien avec la culture et la langue d’aujourd’hui ; le Japon était lui aussi une victime, comme d’autres pays d’Asie, mais s’il n’avait pas été occupé par les États-Unis, il serait devenu coupable... La responsabilité revenait donc aux puissances occidentales. Je faisais tout mon possible pour accepter cet amour du Japon que je sentais en moi.

Par une certaine ironie du sort, une fois cet obstacle surmonté, je suis tombée dans un amour excessif du Japon, qui m’a poussée à utiliser ce pays pour exprimer mon insatisfaction face à divers aspects de la société taïwanaise contemporaine. À mes yeux, Taïwan était attardé en tous points, tandis que le Japon était forcément plus avancé ; je projetais tous mes idéaux et mes espoirs sur le Japon, et me berçais d’illusions. Inutile de souligner la stupidité de cette démarche. J’étais à l’âge des certitudes tenaces, et je peinais à trouver la bonne distance par rapport à ces deux pays, m’en sentant tour à tour trop proche ou trop éloignée. Il en allait sans doute de même dans mes relations avec autrui et le monde dans son ensemble.

Après mon installation au Japon, j’ai tenté de trouver la bonne distance. Ma vie au pays du soleil levant m’a offert de nombreuses rencontres passionnantes, culturelles comme humaines, et m’a permis de découvrir des facettes moins connues de la société, plus conservatrices ou attardées. Chacune de ces rencontres et découvertes a modifié l’équilibre de ma balance interne. De la même façon que la lumière produit de l’ombre, les deux plateaux de la balance représentent chacun le vrai Japon.

Détester et mépriser totalement un pays ou une région, ou au contraire l’adorer et l’estimer outre mesure prouve juste que l’on n’en a pas encore une connaissance suffisante. Parler en termes généraux n’a pas de sens, comme je l’ai découvert. « J’aime Taïwan ou le Japon », « je déteste la Chine ou la Corée du Sud » : que voulons-nous dire lorsque nous prononçons ces mots ?

Être pro ou anti-japonais, aimer ou détester… ces mots sont bien entendu commodes, et il m’arrive aussi de les utiliser. Mais en réalité, n’est-ce pas ce qui se profile derrière ces termes superficiels et qui nous est accessible une fois qu’on les a dépassés, que l’on peut considérer comme la véritable connaissance, comme la compréhension profonde ?

(Photo de titre : une salle de classe à Taïwan. lingtsyr/Pixta)