Le wa, un mécanisme de freinage du cerveau des Japonais

Pour être parfaitement clair, je ne dis pas que les optimistes stratégiques sont supérieurs, ou que les pessimistes défensifs ne peuvent pas réussir dans la vie. Comme on peut le voir dans le titre du livre de Norem, « Le pouvoir positif de l’énergie négative » (The Positive Power of Negative Thinking), la pensée négative peut générer de l’énergie positive. Les gens qui pensent qu’ils vont peut-être se tromper ou faire face à des obstacles ont tendance à planifier avec précaution afin d’éviter de causer du chaos ou des problèmes aux autres en agissant de manière impulsive. Ils gagnent la confiance des autres en étant très conscients de leurs actes et de la façon dont ils influent sur leur environnement. Vu de cette manière, le pessimisme défensif semble expliquer l’assiduité et l’attention au détail des Japonais.

Le cerveau humain fonctionne selon un double mécanisme : tout d’abord l’accélération, liée aux espoirs et aux désirs, qui est ensuite retenu par une fonction de freinage. L’accélérateur opère afin de contrôler notre comportement inné et instinctif, et le frein est quant à lui acquis en grandissant, au fur et à mesure que nous nous développons en tant qu’êtres humains. Au Japon, où les gens souhaitent éviter d’être « des clous qui dépassent », son rôle est particulièrement important.

La prépondérance du mécanisme de frein peut également être vue dans le langage. Les Japonais favorisent l’utilisation de mots indéfinis, vagues, « sûrs », d’expressions tels que « il est possible que… », « ça pourrait être… », « on pourrait penser que… ». Le fait de supprimer ses propres sentiments et ses propres expressions physiques est considéré comme faisant partie de la culture japonaise. Avoir la force de se contrôler même quand on est triste ou troublé, et ne pas montrer d’émotions excessives devant les autres, est un trait souvent attribué aux Japonais.

Ces freins cérébraux peuvent également expliquer l’esprit japonais du wa, ou de l’harmonie du groupe. Pour répondre aux besoins de la société, les habitants de la campagne devaient penser au reste de leur village avant eux-mêmes, et planter et récolter les cultures de riz avec toute la communauté. Cette collaboration était possible grâce à l’opération des freins des cerveaux de chaque villageois. Il y a d’innombrables autres exemples de comportements dans la société japonaise qui montrent que l’activité de ces freins est la norme.

Négatif et positif : un match serré

Ce sont précisément ces mécanismes de frein qui se manifestent sous la forme d’un plus grande considération envers les autres et dans le fait de prendre soin de son entourage, et qui ont donné naissance à l’esprit japonais de l’omotenashi, ou hospitalité.

Dans ce monde ou les gens cherchent à établir des « normes mondiales », il est facile de penser que la bonne manière de réussir est d’adopter l’optimisme stratégique typique des nations occidentales, un monde dans lequel les gens regardent les choses de manière positive, et expriment leurs espoirs et leurs désirs sans se retenir. Mais des facteurs culturels, sociaux et même génétiques peuvent limiter notre aptitude à adopter ce système de pensée. Ne pensez-vous donc pas que le négatif et le positif (ainsi que les mécanismes de frein et d’accélération du cerveau) sont comme la lumière et l’ombre, inextricablement liés et d’une valeur égale ? Bien sûr, il est possible que je pense de cette manière parce que je suis moi-même immergé profondément dans une société dont les habitants sont majoritairement des « pessimistes défensifs ».

(Photo de titre : Pixta)