Le mot gaijin a-t-il un caractère insultant ?

Les mots du deuxième type font l’objet de nombreuses discussions parce que leur nature n’est pas vraiment claire. Et à supposer que l’on décide qu’ils ont un caractère discriminatoire, il faut encore savoir ce que l’on veut en faire. Supprimer tous les termes potentiellement péjoratifs ne mettrait pas forcément un terme à la discrimination. Car il y a des cas où on les utilise sans savoir vraiment ce qu’ils signifient ni avoir l’intention de stigmatiser une quelconque différence. Moi qui exerce un métier où les mots jouent un rôle capital, je dois dire que je ne suis pas vraiment enchantée à l’idée que l’on fouille dans l’histoire et l’étymologie pour trouver des raisons de bannir certains emplois. En fait, je serais vraiment très gênée si on me demandait de ne pas utiliser le mot « abattage » tosatsu (屠殺) dans mes romans et de le remplacer par quelque chose comme « transformation en viande » shokuniku shori, (食肉処理).

Il y a aussi des cas où les différences linguistiques et culturelles peuvent aboutir à des malentendus. Au Japon, le terme genjûmin (原住民), littéralement  « peuple aborigène », est discriminatoire alors qu’à Taïwan, il est parfaitement correct. Et si les expressions buraku (部落), littéralement « hameau isolé » et hyakushô (百姓), « paysans », sont péjoratives dans l’Archipel, il n’en va pas du tout ainsi dans la langue chinoise. À vrai dire, elles l’étaient autrefois en Chine, mais elles ont été abandonnées à la suite d’un mouvement en faveur de ceux qui en étaient victimes. À l’instar de ce qui s’est passé pour le mot queer en anglais, de plus en plus de lesbiennes japonaises se qualifient elles-mêmes de rezu (レズ) alors que ce terme reste toujours offensant dans la bouche des autres.

Pour savoir si le mot gaijin est dépréciatif ou pas, il n’y a qu’une seule solution. Regarder le contexte dans lequel il est employé à présent plutôt que celui de son histoire. Certains usages sont clairement discriminatoires, comme les panneaux des boutiques annonçant gaijin okotowari « Pas de gaijin ! ». Mais dans d’autres cas, il peut avoir une connotation positive. Par exemple dans l’expression kakkô ii gaijin-san « un beau gaijin », pour laquelle il est bien difficile de trancher.

Au bout du compte, je ne suis pas en mesure d’affirmer que le mot gaijin est à priori discriminatoire ou pas. Tout ce que je peux dire (en sachant que cette opinion n’engage que moi), c’est que je n’ai pas envie qu’on l’emploie à mon égard dans la mesure où il repose essentiellement sur l’apparence avec une nuance de stigmatisation et d’exotisme, par exemple lorsqu’un enfant pointe quelqu’un du doigt en disant mama mite gaijin-san da (« Maman regarde, un gaijin ! »).

J’aimerais donc qu’avant de me traiter de gaijin vous preniez la peine de réfléchir un instant. Ce mot a-t-il une importance telle à vos yeux que vous acceptiez de provoquer une sensation de malaise chez moi en l’utilisant ?

(Photo de titre : Fast&Slow/Pixta)