Des raisons d’agir autres qu’humanitaires

Quand le Japon a envoyé des troupes en Sibérie, Higuchi Kiichirô est devenu par ailleurs un remarquable officier de renseignement. Shiraishi Masaaki travaille au département des archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères japonais où il a effectué des recherches sur Sugihara Chiune. D’après lui, si Higuchi Kiichirô a aidé des Juifs à fuir l’Union soviétique, c’est aussi pour obtenir des renseignements. Il a demandé à des spécialistes non-Japonais d’examiner des photos de réfugiés ayant réussi à s’échapper d’Otpor et il s’est avéré que beaucoup étaient des Juifs russes.

À l’époque en Union soviétique, l’antisémitisme — déjà bien présent du temps des tsars — était aussi virulent que dans l’Allemagne nazie. À Harbin, dans le Mandchoukouo, il y avait une très forte rivalité entre émigrés Juifs et Russes blancs et les querelles étaient fréquentes. D’après Shiraishi Masaaki, Sugihara Chiune était parfaitement au courant de la situation. Dans son livre intitulé « Sugihara Chiune : un officier de renseignement de génie » (Sugihara Chiune : jôhô ni kaketa gaikôkan, éditions Shinchô sensho, 2011), il décrit les efforts de ce diplomate pour sauver des Juifs des griffes de Staline quand il était vice-consul à Kaunas, en Lituanie. Mais il affirme également que Sugihara Chiune était un génie du renseignement qui utilisait des agents de renseignement polonais. Si Higuchi Kiichirô a lui aussi porté secours à des Juifs non seulement pour des raisons humanitaires mais aussi à des fins de renseignement, il a fait preuve d’une remarquable efficacité dans ses activités contre l’Union soviétique.

L’Allemagne nazie qui avait signé le pacte anti-Komintern avec le Japon le 25 novembre 1936 a protesté contre l’aide apportée aux Juifs par le Mandchoukouo. Tôjô Hideki (1884-1948), alors chef d’état-major de l’armée du Kwantung (Guandong) et supérieur de Higuchi Kiichirô, a répliqué en disant que celui-ci « avait agi en raison de considérations humanitaires naturelles ». Il a donc apparemment tenu compte de l’avis de son subordonné qui demandait « s’il était légitime de se comporter en laquais d’Hitler et de persécuter les faibles ». On sait par ailleurs que le gouvernement japonais n’approuvait pas l’idéologie raciste des Nazis malgré le pacte militaire qui les unissait.

Si Higuchi Kiichirô est mentionné dans le Livre d’or conservé par le Fonds national juif (KKL) de Jérusalem, il n’a pas encore été désigné « Juste parmi les nations », par l’Institut international pour la mémoire de la Shoah (Yad Vashem), alors que ce titre on ne peut plus honorifique a été octroyé à Sugihara Chiune dès 1985.

D’après Edward Luttwak : « Certains des Juifs qui ont été sauvés par la ‘route Higuchi’ sont ensuite devenus des ambassadeurs et des savants aux États-Unis et en Israël. Pendant la période particulièrement troublée et incertaine que les Juifs ont vécue, personne en Europe n’a cherché à les aider, pas plus les militaires que les fonctionnaires et les hommes politiques, y compris Winston Churchill, le Premier ministre britannique. Et c’est ainsi que six millions de Juifs sont morts victimes de l’Holocauste. Dans ce contexte, le général Higuchi a pris des initiatives audacieuses et courageuses qui méritent d’être saluées. Il fait partie des soldats japonais qui se sont bien comportés par amour de l’humanité. »

Rencontre émouvante entre Daniel Friedman (à droite), fils d’un réfugié juif sauvé par la « route Higuchi », et Higuchi Ryûichi, professeur émérite de l’Université Meiji gakuin et petit-fils du lieutenant général Higuchi, le 15 juin 2018 à Tel Aviv, en Israël. (Jiji Press)
Rencontre émouvante entre Daniel Friedman (à droite), fils d’un réfugié juif sauvé par la « route Higuchi », et Higuchi Ryûichi, professeur émérite de l’Université Meiji gakuin et petit-fils du général Higuchi, le 15 juin 2018 à Tel Aviv, en Israël. (Jiji Press)

L’homme qui s’est opposé à l’invasion de Hokkaidô par Staline

En 1942, Higuchi Kiichirô est devenu général de division et il a été affecté à la 5e armée régionale qui était basée à Sapporo et avait pour mission de protéger le nord du Japon, en particulier la province de Chishima (îles Kouriles) et le sud de l’île de Sakhaline (appelé alors Karafuto par les Japonais). Après le 18 août 1945, il a continué à assurer la défense de l’île Choumchou (Shumshu) face à l’avancée des troupes soviétiques. Le général Higuchi a donc pris l’initiative d’ignorer le cessez-le-feu ordonné par l’état major de l’armée impériale après l’acceptation des termes de la Déclaration de Postdam par le Japon, le 15 août 1945, ainsi que le rescrit impérial mettant fin à la guerre. Il est vrai qu’en tant qu’officier responsable du renseignement sur l’Union soviétique, il était parfaitement au courant des ambitions de Staline

En octobre 1944, le lieutenant général Higuchi (au centre, au premier rang) a visité le corps d’armée de Karafuto (Sakhaline) en tant que commandant de la 5<sup>e</sup> armée régionale japonaise. (Avec l’aimable autorisation de Higuchi Ryûichi)
En octobre 1944, le général Higuchi (au centre, au premier rang) a visité le corps d’armée de Karafuto (Sakhaline) en tant que commandant de la 5e armée régionale japonaise. (Avec l’aimable autorisation de Higuchi Ryûichi)
Le lieutenant général Higuchi (deuxième à partir de la droite) au cours d’une tournée d’inspection de la région de toundra du nord de Karafuto (Sakhaline), dans le cadre de ses fonctions de commandant de la 5e armée régionale japonaise. (Avec l’aimable autorisation de Higuchi Ryûichi)
Le général Higuchi (deuxième à partir de la droite) au cours d’une tournée d’inspection de la région de toundra du nord de Karafuto (Sakhaline), dans le cadre de ses fonctions de commandant de la 5e armée régionale japonaise. (Avec l’aimable autorisation de Higuchi Ryûichi)

Sept mois plus tôt, en février 1945, la conférence de Yalta avait réuni les responsables des États-Unis, de la Grande Bretagne et de l’Union soviétique. Et Joseph Staline avait conclu un accord secret en vertu duquel il entendait annexer Karafuto, les îles Kouriles et Hokkaidô. Le 16 août, il a demandé au président américain Harry Truman l’autorisation d’occuper Hokkaidô au nord d’une ligne reliant Rumoi, à l’ouest, à Kushiro, à l’est. Bien qu’il ait essuyé un refus, il a donné des instructions pour que la 87e compagnie d’infanterie basée à Sakhaline se prépare à envahir le Japon. Lorsque les Soviétiques ont débarqué sur l’ile de Choumchou le 18 août 1945, le général Higuchi a ordonné à ses hommes de résister. Ce faisant, il a retardé la capture des îles Kouriles par l’Armée rouge et déjoué le plan de Staline d’envahir Hokkaidô. Le 28 août, Staline a redéployé ses troupes du sud de Sakhaline vers l’île d’Etorofu et celles-ci se sont emparées sans effusion de sang des îles Kunashiri, Shikotan et Habomai toujours illégalement occupées à ce jour. Il est fort probable que si le général Higuchi n’avait pas pris la décision de s’opposer à l’armée soviétique, celle-ci aurait envahi le Japon et l’Archipel aurait été divisé.