La numérisation est-elle nécessaire ?

Il y a toutefois une chose, note le docteur Nakamura, que le Japon pourrait apprendre d’autres pays, c’est la numérisation. Au Vietnam notamment, des codes QR ont très vite fait leur apparition sur la couverture des manuels, permettant de transférer très simplement les données des utilisateurs vers un smartphone.

« Je pense que c’est très pratique. Aujourd’hui, les mères ont toujours leur smartphone sur elles, ce qui leur permet de consulter leurs dossiers, n’importe où et à n’importe quel moment. Cependant, je pense qu’il est bon de garder une trace matérielle écrite des manuels donc je ne suis pas pour la numérisation complète », objecte le docteur Nakamura.

Rawan Hussein, une mère palestinienne vivant dans un camp de réfugiés, tient d’une main une version papier du Manuel de santé maternelle et infantile et de l’autre un smartphone avec une application dédiée (Clinique de l'Office de secours et de travaux des Nations unies à Amman, en Jordanie, le 4 avril 2017). Les réfugiés appellent ces manuels des « passeports de vie ». (© Jiji)
Rawan Hussein, une mère palestinienne vivant dans un camp de réfugiés, tient d’une main une version papier du Manuel de santé maternelle et infantile et de l’autre un smartphone avec une application dédiée (Clinique de l’Office de secours et de travaux des Nations unies à Amman, en Jordanie, le 4 avril 2017). Les réfugiés appellent ces manuels des « passeports de vie ». (© Jiji)

Le docteur Nakamura a ensuite partagé cette anecdote avec nous.

« Dans un lycée au Japon, une sage-femme était venue donner un cours sur l’utilisation du boshi techô. Les élèves ont chacun ouvert leur manuel, en écoutant les explications de la sage-femme. Ils ont pu lire les dates repères inscrites par leurs mères : « Il s’est tenu debout pour la première fois ! » ou « Il a fait ses premiers pas ! ». Une fille, qui passait alors par une période difficile, a relu ces notes et a dit : « Quand je rentrerai aujourd’hui, je dirai merci à ma mère ». J’en suis restée bouche bée. Et c’est à ce moment que j’ai compris ce que le boshi techô représentait pour les familles. »

De « mère-enfant » à « parents-enfants » ?

En 1948, les manuels portaient déjà le nom de boshi techô (ou littéralement « manuel mère-enfant »). En 1966, ils changent de nom pour devenir boshi kenkô techô (« manuel de santé mère-enfant »). Peu importe comment le monde évolue, la joie d’une femme qui apprend qu’elle est enceinte, elle, reste la même.

Les manuels sont tous pris en charge par les gouvernements locaux. S’adaptant à notre époque, ils sont de plus en plus souvent appelés Oyako kenkô techô (« carnet de santé parents-enfant »). Les hommes participant de plus en plus à l’éducation des enfants, le terme « mère-enfant » n’est plus tout à fait approprié.

« Lorsque nous avons présenté le système de carnet à l’étranger, nous avons d’abord proposé le nom “manuel parent-enfant”, plutôt que “mère-enfant”. Mais de nombreux pays ont dit préférer garder l’expression “mère-enfant”. Je me souviens d’une anecdote en Afrique qui m’a particulièrement marqué. »

La neuvième Conférence internationale annuelle sur le carnet sur la santé de la mère et de l’enfant a eu lieu au Cameroun en 2015. Huit ministres du gouvernement camerounais, dont le ministre de la Santé, ont assisté à la cérémonie d’ouverture. Curieux, le docteur Nakamura a demandé à la ministre de l’Agriculture et des Forêts, qui était assise à côté de lui, pourquoi elle était venue assister à cette conférence.

« Je suis la première femme camerounaise au poste de ministre de l’Agriculture. Je veux trouver une solution aux problèmes dont souffrent les agricultrices dans mon pays. Elles accouchent souvent chez elles, elles tombent souvent malades ou même meurent pendant qu’elles mettent leurs enfants au monde. Je veux que ces femmes puissent reprendre leur travail à la ferme et dans les champs en bonne santé après la grossesse et l’accouchement. Je suis donc à 100 % pour l’utilisation de ce manuel. C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup, pour protéger les mères comme les enfants. »

« Je la comprenais », confie le docteur Nakamura. « Dans ce pays, les manuels servent à protéger la vie des mères et des enfants. Quand on l’ouvre, on voit des illustrations d’hommes presque à chaque page. La photo d’un homme qui fume est barrée d’une croix bien visible et sur d’autres pages, il y a un dessin d’un homme s’occupant de son enfant. Le document s’appelle “manuel de santé maternelle et infantile” mais il permet tout de même de sensibiliser au fait que les femmes ne sont pas les seules à élever les enfants. J’ai vraiment eu l’impression que la portée de ce carnet était plus profonde. »

Une version camerounaise du manuel
Une version camerounaise du boshi techô

Encore aujourd’hui, le docteur Nakamura continue d’œuvrer pour l’utilisation de ce carnet dans tous les pays du monde. En 2018, l’Association médicale mondiale a annoncé que les institutions médicales du monde entier devraient faire un meilleur usage de ces manuels. Le docteur Nakamura espère que cette annonce encouragera d’autres pays à l’utiliser.

Des exemplaires de manuels du monde entier
Des exemplaires de boshi techô du monde entier

« En fait, il y a quelques années, je suis retourné à Salatiga, la ville où ont été distribués les premiers boshi techô, en Indonésie. Dans une conversation, j’ai mentionné les manuels à un chauffeur de taxi. Il m’a dit qu’il en avait un à la maison pour ses enfants. Je lui ai donc demandé si je pouvais aller chez lui. Avec la plus grande fierté, sa femme m’a montré leur manuel, m’expliquant à la manière d’un médecin comment l’utiliser. « Cette page, c’est pour la grossesse. Et celle-ci, c’est pour ce qui concerne la naissance. » La dernière chose qu’elle m’a dite, c’est : « Vous avez quelque chose comme ça au Japon ? » C’était le plus beau compliment qu’on m’avait jamais fait. »

Le docteur Nakamura écoute l’explication d’un manuel boshi techô au Timor oriental.
Le docteur Nakamura écoute l’explication d’un boshi techô au Timor oriental.
« Le manuel de santé maternelle et infantile par-delà les océans » (Umi o watatta boshi techô)

« Le manuel mère-enfant par-delà les océans » (Umi wo watatta boshi techô)

Auteur : Nakamura Yasuhide
Publié par les éditions Junpôsha (en japonais) en août 2021

(Photo de titre : une femme enceinte accompagnée de son partenaire, tenant dans ses mains un boshi techô lors d’un examen de santé à Bali, en Indonésie. Toutes les photos sont de Nakamura Yasuhide, sauf mentions contraires)