Onigashima : l’île des oni
Une cérémonie chinoise dont l’objectif était de chasser les oni considérés comme vecteurs de maladies apparaît dans un rituel similaire dans la cité de Heian-kyô, cette fois-ci pour les chasser du Japon. Cette cérémonie n’est pas sans rapport avec la fête du Setsubun encore célébrée aujourd’hui. Un document du IXe siècle mentionne un discours prononcé par un pratiquant d’onmyôdô lors de la cérémonie. Les oni avaient alors reçu l’ordre de traverser les frontières géographiques du Japon de l’époque, correspondant aujourd’hui à l’île de Sado à l’ouest, Shikoku au sud, Tôhoku au nord et les îles Gotô de la préfecture de Nagasaki à l’ouest.
En 1172, l’aristocrate Fujiwara no Kanezane mentionne dans son journal des créatures ressemblant à des oni arrivant par bateau à Izu. L’incapacité de communiquer a mené à la confrontation et à des blessures considérables parmi les habitants de l’île avant le départ des oni. L’incident aurait été rapporté par un gouverneur à la cour impériale. Fujiwara no Kanezane lui-même pensait que les oni étaient en fait un groupe d’étrangers. La façon dont les Japonais voyaient les étrangers, comme des oni avec une langue et une apparence différentes montre à quel point ils les craignaient.
Du Moyen Âge au début de l’époque moderne, une terre appelée Rasetsukoku était représentée sur les cartes japonaises. Ce nom tire son étymologie du mot raksasa, qui signifie « oni » en sanskrit. Cette terre était en fait l’île des oni, aujourd’hui communément connue sous le nom d’Onigashima. Hôgen monogatari (« Le Dit de Hôgen », 1219-1222), qui énumère les exploits du guerrier Minamoto no Tametomo, est l’un des modèles des diverses légendes relatives à la conquête des oni, qui ont eu lieu de la fin de l’époque médiévale au début de l’époque moderne. Accostant sur une île inconnue, le guerrier contraint à la soumission le peuple des ôwarawa, descendant des oni. Hautes de plus de trois mètres, ces créatures portent des épées sous le bras droit et arborent une longue chevelure qui ondule au vent.
Jusqu’à la période médiévale, les hommes qui ne portaient pas de chapeau ou n’attachaient pas leurs cheveux étaient appelés ôwarawa ou dôji, mots signifiant « enfant », et ce même s’ils étaient adultes. Et même s’ils faisaient l’objet de préjugés en raison de leur rang inférieur, ils étaient également craints pour leurs pouvoirs occultes. Citons notamment Ushikaiwarawa, qui avait le pouvoir de manipuler des bœufs féroces, et Dôdôji, gardien de la clef d’une salle abritant d’importantes statues bouddhiques. Dans Le Dit du Hôgen tout comme dans le Shuten Dôji, les dôji sont dotés de pouvoirs surnaturels et sont associés aux oni.
Les oni victimes de préjugés
Dans certains documents, on peut lire que des humains donnaient parfois naissance à des oni. Nées avec un corps atypique, les progénitures sont appelées onigo (enfants oni). Ces enfants étaient considérés comme de mauvais présages, allant jusqu’à nécessiter une intervention de l’État. Ils étaient le plus souvent abandonnés.
« Par crainte de leur apparence, les parents pouvaient aisément prétexter que des enfants difficiles à élever étaient des oni, s’en débarrasser simplement par sens pratique de la justice. Prétendre que ces enfants pouvaient être la cause d’une crise non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour le pays était relativement courant » explique Koyama Satoko.
Les femmes étaient elles aussi de plus en plus associées à des oni à mesure qu’elles descendaient dans la hiérarchie des classes sociales. « Dès le départ, le bouddhisme a toujours été une religion misogyne. Cet aspect n’était pas prévalent à l’arrivée de la religion dans l’Archipel. Il faudra au contraire attendre jusqu’à la seconde moitié du IXe siècle. Les préjugés à l’égard des femmes s’imposèrent progressivement, parallèlement à la diffusion du système patriarcal » explique Koyama Satoko.
L’infériorité des femmes par rapport aux hommes était sans cesse rappelée ; elles étaient considérées comme incapables de pratiquer le bouddhisme, lascives, et extrêmement jalouses.
« Les femmes furent associées à des oni, avec le passage de la période Kamakura (1185-1333) à la période Muromachi (1333-1568) » explique Koyama Satoko. « Le drame nô, porté à son apogée par Zeami, regorge de rôles de femmes oni ayant perdu la raison par jalousie. Les femmes étaient en marge de la société, laquelle était centrée sur les hommes d’âge adulte. Toutefois, elles avaient une importance inégalée dans la mesure où chaque homme est né d’une femme. C’est pourquoi, il était nécessaire de les supprimer. Si elles étaient faibles, elles n’étaient pas considérés comme des oni. Et la peur envers les enfants handicapés et les étrangers signifiait qu’elles étaient également considérées comme des oni ».
