La Déchéance d’un Homme de Dazai Osamu est un véritable phénomène éditorial en Corée du Sud, le livre suscite l’engouement des jeunes Coréens. Kim Yong-an est spécialiste de littérature japonaise, il analyse pour nous le succès de ce roman si particulier.
Une flambée des ventes
Avec plus de 600 000 exemplaires vendus, la traduction en coréen du grand roman de Dazai Osamu intitulé La Déchéance d’un Homme en est à sa 142e réimpression, souligne la maison d’édition Minumsa. Quand la première traduction du livre est sortie en Corée, nous étions en 2004 et c’était dans le cadre d’une collection consacrée à la littérature mondiale. L’éditeur ne comptait pas sur un succès en librairie, il aurait été stupéfait de voir les chiffres de vente de 2021. Cette popularité soudaine est une première dans le monde de l’édition en Corée du Sud.
À sa parution, la traduction n’avait suscité que peu d’enthousiasme. Le roman n’est pas un classique. Pire on lui a reproché sa trame déprimante et ce personnage oisif à la vie improductive, sombre et décadente.
Mais ces dernières années, La Déchéance d’un Homme a commencé à séduire les jeunes Coréens. La nouvelle traduction de Kim Yong-an est sortie en mai 2026. Comment ce roman s’est-il transformé en best-seller ? Il semblerait que les clés de ce succès se trouvent justement dans les thématiques de l’ouvrage et dans l’écho qu’elles ont trouvé dans le jeune lectorat coréen.
Sous le signe de la compétitivité
En Corée du Sud, la « cohorte des 20/30 » a récemment fait beaucoup parler d’elle : la génération des 20-39 ans est un phénomène social.
Les « 20/30 » sont nés après le boom de l’économie de la Corée du Sud après que le spectre de la pauvreté s’est éloigné, mais dès l’enfance cette génération a grandi dans une société très concurrentielle. Quand elle a fait son entrée sur le marché du travail, la croissance économique était en berne et les perspectives d’emploi restaient sombres même pour les plus diplômés aux nombreuses qualifications.
Plutôt que d’épargner pour l’avenir, beaucoup ont vécu au jour le jour dans un esprit du YOLO (« On n’a qu’une vie »). Quand ils décrochent un travail, ils ne s’imaginent pas l’exercer toute leur vie. Ils y voient un levier pour leur épanouissement personnel et un moyen de subvenir à leurs besoins mais ils ne semblent pas vouloir sacrifier leur vie privée à leur vie professionnelle. Leurs aînés reconnaissent leur compétences, mais leur reprochent parfois de manquer d’« esprit de réussite ».
Pourtant, dès qu’ils décident de se passionner pour quelque chose, ils peuvent faire preuve d’un engagement impressionnant. Ils ne veulent pas perdre de temps à des activités qu’ils jugent futiles et sont prêts à consacrer toute leur énergie à leur épanouissement et à leur perfectionnement personnel. Maintenant que l’emploi à vie appartient au passé, leurs qualifications sont leur seul atout et ils mettent tout en œuvre pour se forger une solide identité.
Cela se voit dans l’enthousiasme avec lequel la génération des 20-30 ans achète et apprécie les nouvelles productions littéraires. Selon les statistiques du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, cette génération représente 40 % à 45 % des achats de livres sur le marché coréen, et 60 % à 70 % des ouvrages en format numérique.
La popularité de La Déchéance d’un Homme de Dazai Osamu a profité de la sortie en 2019 du film d’animation intitulé Human Lost tiré du livre de Dazai, ainsi que de la série sud-coréenne éponyme datant de 2021. Les réseaux sociaux et YouTube ont également porté le roman et contribué à son ascension au rang de best-seller en 2021.
Une souffrance en partage
Pourquoi La Déchéance d’un Homme a-t-elle ravi le cœur des « 20/30 » coréens ?
Certaines vingtenaires et trentenaires coréennes subissent une forte pression sociale, elles se sentent obligées de rester souriantes en permanence sur leur lieu de travail et se contiennent quand elles font face à leurs clients. Au bord du burn-out, elles souffrent d’avoir toujours à se montrer optimistes envers et contre tout. Ce numéro de clown triste leur pèse, elles comprennent et se sentent en empathie avec ce que ressent Ôba Yôzô, le protagoniste de La Déchéance d’un Homme.
« C’est comme si quelqu’un avait lu dans mes pensées, j’en ai encore le frisson », ou encore : « Je me suis tellement reconnu dans ce marginal voué à une autodestruction solitaire », retrouve-t-on souvent dans les commentaires des lecteurs.
Chez certains, l’apathie, la fatigue, la gêne, le désespoir, la désillusion et l’aliénation de Yôzô sont saisissants, les lecteurs s’identifient sans doute à ce profil psychologique. Les divagations de Yôzô, sa débauche, ses tentatives de suicide et ses addictions sont autant de palliatifs à leurs frustrations. Lire le roman leur permet de mettre un temps leurs propres problèmes entre parenthèses et ils dévorent le roman jusqu’à la dernière page.
D’autres commentaires indiquent : « J’ai compris que je n’étais pas le seul à souffrir » ou « Dans le roman, Yôzô est plus qu’un personnage de papier, il est comme une âme soeur, là à mes côtés, qui me comprend, à qui je peux me confier, sur qui je peux passer ma colère et avec qui je peux créer du lien. »
On peut encore lire : « Je ne supporte pas de voir à quel point Yôzô est fragile. » Quand le héros s’engage sur la voie de l’autodestruction, il suscite des élans de pitié chez les lecteurs qui le voient presque comme un fils qu’il leur faut protéger.
En traduction anglaise aussi, le succès est au rendez-vous
Il existe plusieurs traductions en anglais de La Déchéance d’un Homme. Ce roman, relativement court, séduit les occidentaux par son style direct, qui fleure la confession. Les lecteurs accablés par les attentes de la société tendent à s’identifier à ce profil, même si le romancier décrit sans ambage un homme pitoyable qui s’ébroue en vain.
L’adaptation en manga d’horreur par Itô Junji et Furuya Usamaru, ainsi que l’énorme succès du manga et de l’anime intitulés Bungô Stray Dogs, qui a pris Dazai Osamu pour héros, ont contribué à faire connaître « La Déchéance d’un Homme » auprès des lecteurs anglophones. Le roman est un livre culte dans le monde anglophone.
Un clown triste
On dit souvent que le roman dont le titre frappe les esprits est facile à lire et qu’il a été écrit sans détours. Le titre original en japonais est Ningen shikkaku où ningen signifie « être humain » et shikkaku« disqualifié ».
Certains lecteurs ont tellement l’impression que le livre lit dans leurs pensées que leur curiosité et leur intérêt en sortent grandis. L’attrait principal du livre tient notamment au comportement du protagoniste : « Le côté moqueur de Yôzô m’est allé droit au cœur », « Ses airs de clown blanc et sa façon d’être au monde m’ont bouleversé. » Il est provocateur, quand son insolence explose on comprend combien il est asocial et en parallèle il n’a d’autre choix que de se recroqueviller et de sombrer dans le désespoir.
Yôzô est un être instable qui oscille entre deux pôles : tantôt il s’intègre tantôt il se démarque, tantôt immobile tantôt en mouvement, parfois effacé parfois exubérant, passif puis maître de la situation. Il bascule parfois brusquement d’un état à un autre. Le lecteur frémit à cette imprévisibilité comme s’il était plongé dans un roman à suspense. Certains personnages portent des masques pour dissimuler leur hypocrisie, Yôzô cache lui ses fausses méchancetés, qui sont autant de faux-pas assumés.
Peut-on vraiment parler d’échec ?
Certains lecteurs veulent aller plus loin et cherchent à lire entre les lignes : « Yôzô dit qu’il n’est plus humain, mais a-t-il vraiment échoué en tant qu’être humain ? J’en doute vraiment. »
Qu’un être qui a vécu dans une extrême pureté déclare ne plus être humain, voilà qui pose question : comment définir alors les hypocrites qui l’entourent ? Qui peut se targuer de posséder réellement une intégrité humaine ?
Quand il dit « ne plus être humain », c’est moins une affirmation qu’une question lancée au lecteur. L’auteur laisse la porte ouverte à l’interprétation et le récit pousse les lecteurs à réfléchir. C’est l’essence et la poétique même de ce roman.
Dans le roman, Yôzô dit : « Qu’il est déconcertant de voir des êtres humains respirant la candeur, la joie et la sérénité se mentir les uns aux autres ou se sentir prêts à le faire. »
Il se dit déconcerté par cette attitude, mais il ne se fait aucune illusion sur leur véritable nature. En filigrane on devine l’ironie et on entend presque ses soupirs quand il est face à ces êtres si difficiles à comprendre. Ce vernis de perplexité est en fait d’une grande perspicacité.
Faire le pitre est son « ultime façon de déclarer sa flamme à l’être humain », mais peut-être est-ce aussi pour lui un moyen de trouver à s’aimer un peu lui-même. Ses pitreries s’adressent autant aux autres personnages du roman qu’aux lecteurs, l’ouvrage dans son entier est une vaste geste bouffonne.
Le texte porte encore un autre message. Dans la première partie, quand Yôzô évoque son enfance vécue avant-guerre, il parle d’un rassemblement organisé par le parti politique de son père, les participants le critique et pourtant sur le chemin du retour, ils s’arrêtent chez son père pour le flatter en lui disant avec enthousiasme que la marche a été « un grand succès ». Soulignons que le roman est sorti en 1948, cette scène fait écho au comportement d’anciens partisans du militarisme qui après-guerre ont magistralement retourné leur veste se sont soudainement mis à réclamer la démocratie. Le roman fait alterner la satire sociale et l’introspection, cette richesse et cette esthétique singulière contribuent à en faire un chef-d’œuvre.
Le roman est bien plus qu’une curiosité exotique car née au pays du Soleil levant, ce désormais classique de la littérature des marges nous interroge sur notre vivre-ensemble, et c’est sans doute pourquoi il est autant lu et aimé dans le monde entier.
- Ningen shikkaku de Dazai Osamu a été traduit en français par Georges/Gaston Renondeau sous le titre de La Déchéance d’un Homme ».