Le désordre qui règne sur la scène politique oblitère l’avenir
Le vent d’instabilité qui souffle de nos jours ne se limite pas aux marchés financiers. Il balaye aussi la scène politique et renforce ainsi le sentiment d’incertitude quant à l’avenir. Et l’impact de l’agitation au Moyen-Orient sur le redressement de l’économie à l’échelle mondiale ne peut être que négatif.
Mais le règne de l’instabilité sur la scène internationale n’a rien de nouveau. Ce qui pose problème, c’est l’état de la politique intérieure dans les pays développés. Le désordre qui sévit au Japon en ce domaine est bien connu. Mais quand les frictions entre partis et politiciens dégénère en une foire d’empoigne dont nul ne peut prévoir l’issue, le regain d’incertitude a un effet dévastateur sur l’économie. La consommation et d’autres formes de l’activité économique sont tributaires de la possibilité de prévoir l’avenir et d’anticiper les résultats. L’investissement est basé sur l’évaluation des profits qu’on en attend ; malgré une inévitable marge d’incertitude l’investissement n’est pas un jeu d’argent. Il peut certes y avoir des risques, mais c’est parce que l’avenir semble prometteur qu’on investit, et cet investissement génère à son tour emploi et production. Or, comme je l’ai dit plus haut, aucune réforme en profondeur des marchés financiers n’a été menée depuis la crise financière de 2008. Les dirigeants politiques n’ont pas su faire montre de fermeté en ce domaine.
La situation est la même aux États-Unis qu’au Japon. Les deux grands partis qui se partagent la scène politique américaine appliquent depuis presque trente ans un fatras de politiques qui dénotent toutes la même myopie intellectuelle. Avec Medicare Part D (Le chapitre D de la loi sur l’assistance médicale aux personnes âgées, qui réglemente le financement du coût des médicaments prescrits aux personnes âgées et handicapées), promulguée en 2003 à l’initiative des Républicains, le Congrès des États-Unis a enterré la règle selon laquelle toute nouvelle dépense doit être compensée par une nouvelle recette. Et, lors de la rédaction du budget 2010, le président Obama a ajourné des réductions des dépenses du gouvernement fédéral représentant quatre mille milliards de dollars. Dans le même temps, aucune mesure sérieuse n’a été prise pour garantir de nouvelles recettes fiscales. On est en droit de dire que les Républicains comme les Démocrates se livrent à la démagogie. Si l’on examine l’évolution des dépenses liées à l’assurance maladie et à la sécurité sociale, on s’aperçoit que l’éventualité d’une déclaration de faillite à un moment où à un autre ne peut pas être totalement écartée.
En ce qui concerne le Japon, la position des autorités sur le déficit budgétaire manque de cohérence. Sans être pour autant un intégriste de la discipline budgétaire, j’ai suggéré, au lendemain du séisme du printemps 2011, que le financement de la reconstruction pourrait passer non seulement par l’émission d’obligations spéciales mais encore par une augmentation (provisoire) de la taxe à la consommation. Les gens me sont tombés dessus pour avoir fait une telle remarque « alors que l’économie se porte si mal ». On estime que la facture de la reconstruction, même sans compter les coûts liés au désastre nucléaire, va largement dépasser les 20 000 milliards de yens. Comparé au montant total de la dette nationale, qui avoisine les 900 000 milliards, ce chiffre peut sembler modeste. Et on peut trouver logique de financer l’effort de reconstruction grâce à des obligations spéciales émises à cette fin. Mais le Japon d’aujourd’hui doit faire montre d’esprit de solidarité et chaque membre de la génération actuelle doit apporter sa pierre à l’édifice de la reconstruction. Face à une crise d’une telle ampleur, il me semble que c’est aux hommes politiques qu’il incombe de promouvoir l’esprit de solidarité nationale.

Les gens qui affirment que l’augmentation de la taxe à la consommation ne fera qu’aggraver les maux dont souffre l’économie se trompent à deux égards. Pour commencer, on peut espérer que les investissements liés à la reconstruction, qu’ils proviennent du secteur privé ou du secteur public, atteindront des montants suffisants pour compenser le déclin du revenu disponible des ménages. Les recettes provenant d’une augmentation des prélèvements fiscaux, quelle que soit sa hauteur, seront absorbées. Ce qui compte, c’est la demande effective. Ensuite, l’impact sur l’économie sera encore plus grave si l’on fait appel à une autre forme de prélèvement que la taxe à la consommation. Appliquée au revenu des personnes physiques, une augmentation des impôts aggraverait les inégalités entre tranches de revenu et d’âge, appliquée aux sociétés, elle les mettrait en position désavantageuse face à la concurrence internationale. Voilà pourquoi c’est la taxe à la consommation qui doit constituer la principale source d’une hausse des recettes destinée à financer la reconstruction. Mais à la mi-novembre le Parti démocrate au pouvoir et les deux principales formations de l’opposition, le Parti libéral-démocrate et le Nouveau Kômeitô, se sont mis d’accord sur un programme en vue de lever 10 500 milliards de yens pour la reconstruction, principalement à travers des hausses de l’impôt sur le revenu des particuliers et des sociétés, ainsi que sur une période d’amortissement de 25 ans, un chiffre hybride, pour les emprunts d’État destinés au financement de la reconstruction. Ils n’ont pas jugé bon de mettre la politique au service du renforcement de la solidarité au sein de la génération actuelle de Japonais.
