Le cabinet Hara Takashi, un premier pas décisif vers la démocratie
C’est dans ce contexte qu’a éclaté la Première Guerre mondiale qui a en même temps favorisé et freiné le développement de la politique des partis au Japon. Katô Takaaki (1860-1926) était ministre des Affaires étrangères du second cabinet Ôkuma Shigenobu (1838-1922) au moment où le Japon a décidé de déclarer la guerre à l’Allemagne, une décision qui a entraîné l’occupation par les armées nippones des possessions allemandes en Chine et dans le Pacifique. Le 18 janvier 1915, il fit présenter au gouvernement chinois « Vingt-et-une demandes » (Nijûikkajô yôkyû) par lesquelles Tokyo entendait lui imposer un certain nombre de conditions qui allaient dans le sens de ses intérêts. Katô Takaaki était par ailleurs à la tête du Rikken dôshikai (Association des partisans du gouvernement constitutionnel), parti fondé en 1913 par Katsura Tarô et rival de l’autre grande formation politique de la Diète, le Rikken seiyûkai. Il s’était donné pour objectif d’écarter les genrô du processus de prise de décision. Mais la précipitation avec laquelle le gouvernement japonais s’était lancé dans la guerre et sa politique d’expansion en Chine lui ont valu de vives critiques tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, si bien qu’il a été contraint de démissionner en 1916.
Le second cabinet Ôkuma Shigenobu fut remplacé par un gouvernement qui se présentait comme celui de « l’union du peuple tout entier » et avait pour premier ministre un militaire, le maréchal Terauchi Masatake (1852-1919). C’est comme si le Japon était revenu en 1912, à l’époque du mouvement pour la défense de la Constitution et l’abolition du système des factions issues des fiefs. Pour répondre à ses détracteurs qui lui reprochaient le caractère « non-constitutionnel » de son gouvernement et justifier ses choix politiques, Terauchi Masatake créa alors une « Commission d’enquête provisoire sur les affaires étrangères » (Rinji gaikô chôsakai), ce qui donna l’occasion pour la première fois à des dirigeants de parti de participer directement aux prises de décision en matière de diplomatie. La fin de la Première Guerre mondiale a coïncidé avec des mouvements sociaux de grande ampleur et notamment les émeutes provoquées par la flambée des prix du riz au cours de l’été 1918. Ces désordres très graves, qui ont touché pratiquement tout le Japon, ont entraîné la chute du cabinet Terauchi Masatake. Et c’est dans ce contexte que Hara Takashi (1856-1921) a formé un nouveau cabinet, le premier à émaner d’un parti majoritaire à la Chambre des représentants, en l’occurrence le Rikken seiyûkai.
Le cabinet Hara Takashi est considéré comme le premier gouvernement japonais conforme aux principes de la politique des partis, parce qu’il était essentiellement constitué d’élus appartenant au parti du premier ministre. Son arrivée au pouvoir à l’issue de la Première Guerre mondiale, considérée elle-même comme une victoire de la démocratie, était particulièrement bienvenue. Saionji Kinmochi et Makino Nobuaki (1869-1949) – qui avait été ministre des Affaires étrangères du cabinet Yamamoto Gonnohyôe, en 1914 – ont dirigé la délégation japonaise lors des négociations du Traité de Versailles, à la Conférence de Paris, en 1919. Ils ont demandé à ce que le Pacte de la Société des nations (SDN) inclue l’élimination de toute discrimination raciale mais sans obtenir gain de cause. Le Japon n’en a pas moins décidé de participer à la nouvelle organisation internationale et il est devenu l’un des quatre membres permanents du Conseil de la SDN.
Au Japon, le pacifisme caractéristique de la période qui a suivi la Première Guerre mondiale s’est manifesté de différentes façons. En janvier 1920, l’empereur Taishô a promulgué une « Ordonnance sur la restauration de la paix » (Heiwa kokufuku no taishô) dans laquelle il exhortait le peuple à profiter de la paix et à se conformer aux progrès du moment. Lors de la Conférence de Washington qui s’est tenue du 12 novembre 1921 au 6 février 1922, les États-Unis, la Grande Bretagne et le Japon sont arrivés à un accord sur la réduction de leurs forces navales respectives, qui a favorisé l’amélioration de leurs relations. Hara Takashi a contribué à la démocratisation de l’Archipel non seulement en soutenant le pluralisme politique et la coopération internationale mais aussi en cherchant à faire découvrir le monde à la Maison impériale. De mars à septembre 1921, Hirohito – le futur empereur Shôwa – a visité l’Europe où il a pu observer les traces laissées par la guerre. Le prince héritier a en outre bénéficié des conseils éclairés de Saionji Kinmochi et Makino Nobuaki jusqu’au milieu des années 1930.

