Les progrès du pluralisme politique
L’accession au pouvoir du cabinet Hara Takashi prouve à elle seule que le Japon s’est engagé sur la voie de la démocratie dès cette époque. Certains Japonais considéraient encore l’idée d’un gouvernement exercé par le peuple comme dangereuse, mais la démocratie bénéficiait d’un large soutien de la part du parti d’opposition Kenseikai (Association pour un gouvernement constitutionnel) né en 1916 de la fusion du Rikken dôshikai et de plusieurs autres petites formations politiques. Quand Katô Takaaki a pris la direction du Kenseikai, il a réclamé une alternance des partis au pouvoir. Pour lui, la Première Guerre mondiale était une « victoire de la justice, de la liberté et de l’humanisme ». La démocratisation du système politique japonais a par ailleurs transformé les relations entre les deux chambres de la Diète impériale. Après les gouvernements de Hara Takashi et de son successeur Takahashi Korekiyo (1854-1936), tous deux issus de partis politiques majoritaires, l’Archipel a été à nouveau gouverné par une série de cabinets essentiellement constitués de bureaucrates. Mais le peuple japonais n’avait pas pour autant renoncé à mettre en place un véritable gouvernement constitutionnel. Quand Kiyoura Keigo (1850-1942) a formé un troisième cabinet consécutif dominé par des membres de la Chambre des pairs, en janvier 1924, sa réaction ne s’est pas fait attendre. Elle a pris la forme d’un second mouvement pour la défense du gouvernement constitutionnel.
Lors des élections générales suivantes, le parti Kenseikai remporta une large majorité de sièges, ce qui contraignit Kiyoura Keigo à démissionner. Katô Takaaki, le président du Kenseikai, fut nommé premier ministre et il prit la tête d’une coalition constituée du Kenseikai, du Seiyûkai et du Kakushin club (Club pour la réforme). Le premier cabinet Katô Takaaki s’est maintenu au pouvoir du mois de juin 1924 au mois d’août 1925. Il a réformé non seulement la Chambre des pairs mais aussi le système électoral en étendant le droit de vote à tous les sujets masculins de l’empire âgés de 25 ans, sans tenir compte du montant de leurs impôts comme c’était le cas jusque-là. Du fait qu’elle émanait d’une frange beaucoup plus vaste de la population, la Chambre des représentants a fini par être considérée comme ayant la préséance sur la Chambre haute.
Les gouvernements qui ont succédé à celui de Katô Takaaki jusqu’en 1932 étaient tous issus de partis majoritaires à la Chambre des représentants. Cependant, un des genrô, en l’occurrence Saionji Kinmochi, avait encore une grande influence sur le monde politique. Il se méfiait du parti Kenseikai et de son président, Katô Takaaki, parce que celui-ci avait été directement lié à l’affaire des « Vingt-et-une demandes » adressées par le Japon à la Chine en janvier 1915, qui avait provoqué une grave détérioration des relations non seulement sino-japonaises mais aussi de l’Archipel avec les États-Unis et la Grande Bretagne. Heureusement, ses craintes n’étaient pas fondées. Katô Takaaki a en effet placé la politique étrangère de son gouvernement sous le signe de la conciliation. Il considérait même la présence de navires de guerres américains, anglais et japonais dans l’océan Pacifique comme un « symbole de civilisation et de paix » pour la région. Qui plus est, il a confié le ministère des Affaires étrangères de son gouvernement à Shidehara Kijûrô (1872-1951) qui avait dirigé la délégation japonaise lors de la Conférence de Washington, en 1921. Mis à part une brève interruption pendant le cabinet Tanaka Giichi, ce diplomate est resté jusqu’en 1931 à la tête de son ministère où il a servi les intérêts du Japon d’une façon si remarquable qu’on l’a qualifiée de « diplomatie Shidehara ». Ce que voyant, Saionji Kinmochi a donné son accord au système de l’alternance des partis et commencé à s’abstenir d’intervenir dans la vie politique. La « démocratie de Taishô » est souvent considérée comme une période où le Japon a pris le chemin du constitutionnalisme à l’intérieur de ses frontières tout en menant une politique impérialiste à l’extérieur. Pourtant, l’analyse des faits montre qu’aussitôt après la Première Guerre mondiale, l’Archipel s’est engagé non seulement sur le chemin de la démocratie en ce qui concerne sa politique intérieure mais aussi sur celui de la coopération avec les autres pays.
La politique en faveur d’un gouvernement constitutionnel a fini par porter ses fruits et ouvrir la voie vers un véritable régime démocratique. En 1927, le Rikken minseitô (Parti pour un gouvernement constitutionnel démocratique) est né de la fusion du Kenseikai et d’un autre parti, le Seiyû hontô, constitué de dissidents du Seiyûkai. Dès lors, il y a eu deux grands partis politiques au Japon, le Minseitô et le Seiyûkai qui se sont affrontés lors des élections au suffrage universel pour les hommes âgés d’au moins 25 ans. Tous les gouvernements qui en sont issus ont œuvré en faveur du désarmement. Même si la Conférence de Genève de 1927 s’est soldée par un échec parce que les États-Unis et la Grande Bretagne n’ont pas réussi à s’entendre, celle de Londres, qui s’est tenue trois ans plus tard, a abouti à un traité limitant le nombre des navires de guerre de chaque pays signataire.
Le 27 août 1928, Tokyo a par ailleurs signé le Pacte Briand-Kellog pour la renonciation générale à la guerre, qui a été ratifié au total par 63 pays. Certains n’ont pas manqué de faire remarquer qu’un traité dont les signataires s’étaient engagés « au nom de leurs peuples respectifs » n’était pas compatible avec la situation du Japon où c’est l’empereur qui avait le dernier mot en matière de guerre et de paix. Mais Saionji Kinmochi a balayé ces critiques en disant qu’il avait participé à la Conférence de Paris de 1919 avec le même état d’esprit et le 28 juin 1929, il s’est rendu à Paris pour la commémoration du 10ème anniversaire du Traité de Versailles.
Les conséquences désastreuses de la grande dépression de 1929
Dans le même temps, le Japon a continué ses efforts dans le sens d’une réforme de son système politique. À l’époque, quand le parti majoritaire se trouvait dans une impasse, il cédait le pouvoir à l’opposition qui formait une nouvelle majorité lors des élections suivantes. Mais certains voulaient que le lien entre les élections et les changements de gouvernement soit encore plus direct et plus démocratique. Les deux principaux partis étaient favorables au vote des femmes dans un premier temps pour les élections locales, puis pour les scrutins à l’échelon national. Après l’adoption du suffrage universel masculin, les partis « prolétariens », c’est-à dire socialistes, ont commencé à avoir une certaine influence sur la vie politique du pays à partir des années 1930.
Mais cette évolution vers la démocratie s’est radicalement inversée avec la grande dépression économique qui s’est abattue sur le monde en 1929. Après l’ « incident de Mandchourie »du 18 septembre 1931, l’Armée de terre et la Marine japonaises – qui jusque-là avaient difficilement accepté la politique des partis et étaient fermement opposées à la poursuite de la politique internationale de désarmement – ont commencé à envisager la possibilité d’une guerre totale. Les militaires se sont lancés dans une campagne de propagande éhontée pour discréditer la politique des partis auprès de la population.
C’est dans cette ambiance de discorde entre le monde politique et l’armée que s’est produit l’« Incident du 15 mai » 1932, une tentative de coup d’État fomentée par de jeunes officiers de la marine japonaise au cours de laquelle Inukai Tsuyoshi (1855-1932), le premier ministre, a trouvé la mort. Saionji Kinmochi a formé un gouvernement provisoire de bureaucrates avec l’intention de revenir par la suite à la politique des partis. Mais l’« Incident du 26 février » 1936, un autre coup d’État manqué des militaires, a quand même réussi à balayer tout espoir de retour à « un gouvernement constitutionnel ». La fin du mouvement vers la démocratie dans lequel il s’était engagé à l’issue de la Première Guerre mondiale a ensuite conduit logiquement le Japon a remettre en question l’ordre international qui prévalait à l’époque.
Un moment crucial de l’histoire japonaise
La démocratisation du Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale a consisté à reconstruire le système politique démocratique qui s’était développé entre les deux guerres, en combinant à nouveau un gouvernement dirigé par le peuple à l’intérieur du pays et une diplomatie fondée sur la coopération internationale à l’extérieur. En fait il s’agissait ni plus ni moins que de rendre vie et de renforcer la « démocratie de Taishô ». De ce point de vue, la Première Guerre mondiale a constitué un point crucial dans l’histoire politique japonaise. Elle a marqué l’entrée du pays dans l’ère contemporaine, au même titre que l’Occident. Ce qui veut dire que l’histoire du Japon, loin de se dérouler en vase clos dans les limites de l’Archipel, est indissociablement liée à celle du reste du monde. Et que les efforts actuels du genre humain s’inscrivent eux aussi dans la continuité de ceux d’après la Première Guerre mondiale.

