La menace d’inondations de grande ampleur pèse sur Tokyo
À l’heure actuelle, je participe aussi au programme de prévention des catastrophes mis en place par la métropole de Tokyo, notamment en ce qui concerne la zone dite « zéro mètre », où le sol se trouve au niveau de la mer ou en dessous. Seules d’étroites levées séparent cette zone des eaux avoisinantes. Et elle abrite un nombre gigantesque de personnes. Les séismes, bien entendu, représentent le plus grand danger pour la capitale, mais à mesure qu’augmente l’intensité des typhons, le risque de marées de tempête est devenu lui aussi un problème urgent.
Lorsqu’un typhon venant du sud arrive sur la région de Tokyo et qu’il est précédé de masses d’air humide qui provoquent de lourdes pluies sur les préfectures situées au nord de la capitale, notamment Gunma et Saitama, le niveau des deux grandes rivières, la Tonegawa et l’Arakawa, monte, et l’excédent d’eau se déverse à Tokyo. Le danger existe que ce phénomène conduise au pire des scénarios : vents forts rendant la fuite difficile, rivières en crue et marée de tempête en provenance de la baie. L’arrondissement d’Edogawa, dont 70 % de la superficie se trouve dans la zone zéro mètre, serait sans doute durement touché. Sa population frôle les 700 000 habitants, et leur évacuation ne pourrait se faire qu’en traversant une zone très étendue. D’après une simulation que nous avons effectuée, il y aurait des embouteillages sur les ponts que les habitants devraient emprunter pour s’échapper. Ces ponts connaissent des embouteillages tous les matins à l’heure de pointe et, si un avis d’évacuation était émis et que les habitants s’y précipitaient, la circulation ne tarderait pas à être complètement paralysée. Incapables de bouger et pris dans des vents de plus en plus violents, les fuyards risqueraient en outre d’être balayés par les eaux déferlant des trouées dans les digues. C’est un scénario véritablement terrifiant.
En ce qui concerne Tokyo, le plus grand problème est donc la gestion de l’immense afflux des personnes tentant de s’échapper. La seule façon d’éviter la congestion et les dangers qu’elle amène consiste à étaler cet afflux soit dans l’espace soit dans le temps. La dispersion géographique exige que des destinations d’évacuation soient affectées au sein d’une zone étendue. Or les arrondissements voisins de Katsushika, Adachi, Kôtô et Sumida ont tous leurs propres problèmes de zone zéro mètre. La Loi fondamentale sur les mesures à prendre contre les risques naturels stipule que la gestion des inondations de grande ampleur relève de la compétence des maires. C’est donc au niveau municipal (arrondissement, ville ou village) que se prennent des mesures telles que l’émission des avis d’évacuation. Or il n’existe aucun dispositif de coordination en cas d’évacuation d’une vaste zone mettant en jeu de nombreuses municipalités.
La première question qui se pose est de savoir à qui il revient de juger de la sévérité de la situation. Si un avis d’évacuation sur une vaste zone est émis à l’approche d’un typhon et qu’un grand nombre d’habitants réagissent par la fuite, mais qu’en fin de compte le typhon épargne la zone en question, les répercussions peuvent être considérables sur le plan social. Si, en revanche, les atermoiements empêchent que l’avis d’évacuation soit émis en temps voulu et que les choses tournent au pire, cela risque d’avoir de terribles conséquences en termes de pertes de vies humaines.
Une aussi lourde décision ne peut être laissée entre les seules mains d’une municipalité locale comme celle d’Edogawa. Et le gouvernement métropolitain de Tokyo n’a pas non plus l’intention d’assumer cette responsabilité. Il en va de même pour les autres grandes métropoles Osaka et Nagoya. Quand l’imminence d’une catastrophe exige l’évacuation d’une zone étendue, comment convient-il d’évaluer la situation et qui doit se charger de régler la circulation ? Voilà en vérité des questions urgentes, et je suis extrêmement alarmé de constater que pratiquement aucun progrès n’est fait dans la recherche de réponses.
Apprendre à percevoir les catastrophes naturelles comme un ennemi commun
Aux États-Unis, le processus de prise des décisions en cas de catastrophe de grande ampleur est clairement établi au niveau national. Le président déclare l’état d’urgence et donne plein pouvoir au directeur de l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence pour prendre les mesures nécessaires.
Le Japon doit de toute urgence mettre en place un dispositif permettant aux autorités nationales ou préfectorales de prendre en charge la situation lorsque se présente la menace d’une catastrophe à laquelle les autorités municipales ne sont pas en mesure de faire face. Dans le même temps, la population locale doit cesser de se reposer sur les pouvoirs publics, se convaincre que chaque individu a la responsabilité de protéger sa propre vie et agir en conséquence. Dans une grande ville comme Tokyo, on peut difficilement laisser à la population le soin d’appliquer les consignes de préparation et de maîtrise des catastrophes. Mais je pense que nous devons nous efforcer de convaincre les habitants de zones partageant certaines caractéristiques de vulnérabilité que les catastrophes sont un ennemi commun qu’ils doivent affronter tous ensemble. Ce faisant, j’en suis persuadé, nous renforcerons l’esprit communautaire.
Les Japonais, reconnaissant les limites de ce que les autorités peuvent faire pour eux dans les situations de catastrophes, doivent cultiver une tournure d’esprit basée sur la confiance en soi et l’aide mutuelle. C’est à cette condition que nous pourrons enregistrer des progrès significatifs dans la prévention des décès dus aux catastrophes.
(D’après un original en japonais paru le 9 septembre 2014)

