Un tournant décisif pour l’emploi au Japon
Au milieu des années 1990, toutefois, les forces de la mondialisation et de la désindustrialisation avaient déjà commencé à saper les fondations de la stabilité de l’emploi. Un rapport de la Fédération japonaise des associations d’employeurs intitulé « Le management au Japon pour une nouvelle ère » recommandait que les garanties de l’emploi à long terme et d’autres avantages traditionnellement accordés aux employés à plein temps soient limités à un groupe restreint de salariés. Dès 2000, le montant des dépenses de travaux publics exprimé en pourcentage du PIB était tombé à la moitié de son niveau de pointe. Dans le même temps, la déréglementation entraînait, pour les travailleurs comme pour les petites entreprises, un démantèlement de leurs protections. En 1995, le nombre des employés autres que réguliers a franchi la barre des 10 millions et, en 2013, il représentait 38,2 % de la population active du Japon.
La rupture du lien entre le système japonais traditionnel de protection basé sur l’emploi et l’instabilité de la situation de l’emploi est désormais parfaitement visible. Grevés par les charges de l’État-providence mais privés de ses avantages, les Japonais en âge de travailler sont de plus en plus nombreux à se battre pour joindre les deux bouts. Qui plus est, à mesure que la population continue de vieillir, la fragilité économique croissante des jeunes générations mine leurs capacités et leur volonté d’aider et de soutenir leurs aînés.
Mettre à jour l’État-providence japonais
Que peut-on faire pour remédier à cette situation ?
Pour commencer, je pense que nous devons reconnaître les mérites du positionnement de l’emploi au cœur du système de protection sociale. Aujourd’hui, dans le monde entier, les tentatives de réforme en ce domaine sont majoritairement axées – comme en témoignent des mots d’ordre comme « aide sociale au travail » ou « incitation des bénéficiaires de l’aide sociale au travail » – sur l’abandon des indemnités au profit d’un soutien à l’emploi régulier. Le régime de protection sociale mis en place après guerre au Japon anticipait cette tendance de plusieurs décennies.
Pour être crédible, tout schéma de protection sociale pour le Japon dans les années à venir devra puiser son inspiration, non pas dans les systèmes suédois ou américain, mais dans la protection sociale fondée sur l’emploi héritée de notre propre histoire. Si nous voulons la prospérité de leurs parents et grands-parents, nous devons donner aux Japonais en âge de travailler les moyens de réussir, faute de quoi jeunes et vieux s’enfonceront de concert dans la pauvreté.
Dans le contexte actuel, bien entendu, il n’est ni possible ni souhaitable de se contenter de redonner vie à l’ancien système basé sur l’emploi. Il existe des différences fondamentales entre l’ancien système et celui que j’ai en vue.
Pour commencer, en limitant la sécurité de l’emploi aux hommes en âge de travailler, l’ancien système favorisait la dépendance vis-à-vis du soutien de famille de sexe masculin. Il décourageait l’intégration des femmes à la population active, et c’est ainsi qu’il a contribué à l’augmentation du taux de pauvreté chez les femmes célibataires. Le nouveau système devra étendre la sécurité de l’emploi aux hommes comme aux femmes, aux jeunes comme aux vieux. Pour ce faire, il devra ouvrir un accès à prix raisonnable à des services tels que les soins aux enfants, de façon à créer un environnement propice à l’intégration des femmes dans la population active.
Ensuite, dans l’ancien système, les entreprises et les branches d’activité prenaient en charge la sécurité de l’emploi en garantissant l’emploi à vie aux travailleurs de sexe masculin, en partant du principe que l’État prenait soin d’elles. Le futur système de protection sociale basé sur l’emploi devra proposer des subventions à la formation et à l’insertion professionnelles en vue d’encourager la mobilité des travailleurs d’un emploi et d’une entreprise à l’autre, que ce soit en passant d’un emploi précaire à un emploi régulier, en changeant d’employeur ou en quittant le secteur de la fabrication pour celui des services. Bref, nous devons tisser de nouveaux liens entre l’emploi et la protection sociale. Les employeurs, quant à eux, doivent offrir davantage de flexibilité en termes de modalités de l’emploi, d’horaires et autres conditions de travail, afin de garantir des opportunités d’emploi pour les femmes et les personnes âgées au même titre que pour les hommes des jeunes générations.
Enfin, l’ancien système, qui reposait sur les réglementations et les subventions aux entreprises, encourageait la collusion et les échanges de faveurs entre le privé et le public. Pour garantir la stabilité de l’emploi dans un marché du travail aussi fluide que le nôtre, l’État doit faire montre d’équité dans son offre de prestations et de services, en les mettant à la disposition de tous les individus qualifiés – hommes et femmes, jeunes et vieux – en tant que droit fondamental.
