Effet de dissuasion : l’importance des impressions

Peut-être la nécessité du déménagement de la base de Futenma à Henoko ne s’impose-t-elle qu’à titre palliatif, mais c’est le contexte à plus long terme que je veux maintenant examiner. Comment peut-on parvenir à une réduction importante de la présence des marines américains à Okinawa sans amoindrir la force de dissuasion du Japon ?

À l’heure actuelle, la force de dissuasion du Japon repose, non pas sur la capacité des marines américains stationnés à Okinawa à réagir immédiatement à une attaque en provenance de la Corée du Nord ou de la Chine, mais sur l’ensemble des accords de sécurité signés entre le Japon et les États-Unis. Or la septième flotte américaine constitue un élément clé de ce dispositif bilatéral de sécurité. La construction des vaisseaux de cette flotte – dont le porte-avions à propulsion nucléaire George Washington – et des avions qu’elle transporte a coûté plusieurs milliers de milliards de yens. Le fait que cette flotte soit basée à Yokosuka, un port situé à proximité de Tokyo, constitue pour les pays voisins un signal clair de la détermination des États-Unis à défendre le Japon. C’est la visibilité de cet engagement qui constitue l’essence de la dissuasion.

La dissuasion est au bout du compte une affaire d’impressions : elle repose sur la conviction des pays voisins que les accords de sécurité nippo-américains ne manqueront pas d’être appliqués. En l’absence de cette croyance, le Traité de sécurité nippo-américain n’est rien de plus qu’un bout de papier. On voit donc que le cœur de la force de dissuasion du Japon réside dans le maintien d’une alliance étroite avec les États-Unis, une alliance qui ne laisse aucune place pour le doute dans l’esprit des autres pays de la région.

Or une grande déchirure apparaîtrait dans le tissu de la dissuasion si une réduction à grande échelle des forces américaines basées à Okinawa devait intervenir dans un contexte local agité et qu’elle ne soit pas fondée sur une pensée stratégique bien articulée. Les pays voisins auraient le sentiment d’une vacance du pouvoir. N’oublions pas ce qui s’est passé en mer de Chine méridionale : après le retrait des États-Unis du Vietnam, la Chine s’est emparée des îles Paracels et, après le départ des Russes, elle a chassé les Vietnamiens de Johnson South Reef. Et, quand les forces armées américaines ont quitté les Philippines, la Chine a pris Mischief Reef à ce pays.

Si les Chinois venaient à penser que l’armée américaine a été chassée d’Okinawa, la probabilité qu’ils arrachent par la force au Japon les îles Senkaku, situées en mer de Chine orientale, s’en trouverait renforcée. Et il serait bien difficile de les en déloger une fois qu’ils y auraient débarqué. Pour y parvenir, il faudrait se lancer dans une opération militaire qui pourrait fort bien entraîner les premières pertes de soldats japonais au combat depuis la Seconde Guerre mondiale. Le Japon se battrait-il vraiment pour récupérer les Senkaku ? Il n’est pas exclu que le gouvernement préférerait proclamer son intention de « négocier avec persistance », comme il l’a souvent fait, et que les îles Senkaku resteraient indéfiniment sous le contrôle de facto de la Chine, comme dans le cas des îlots de Takeshima, occupés par la Corée du Sud depuis qu’elle s’en est emparée dans les années 1950.