Un chemin vers une pérennité de l’immigration ?
Alors que le statut correspondant à la catégorie 1 des compétences spécifiées définit une limite de cinq ans pour le séjour des travailleurs étrangers et leur interdit d’amener leurs familles avec eux, le nouveau dispositif ouvre un chemin pour une immigration légale à long terme via la catégorie 2 du statut de résidence, qui concerne les travailleurs plus qualifiés. L’idée est que les travailleurs de la catégorie 1 puissent accéder à la catégorie 2 pour peu qu’ils se qualifient en passant un examen ou en remplissant d’autres conditions. Toutefois, le projet actuel s’applique à seulement deux secteurs d’activités, le bâtiment et la construction navale, et son entrée en vigueur est prévue pour l’exercice budgétaire 2021. Si le gouvernement est vraiment déterminé à attirer des talents étrangers pour remédier à la pénurie de main-d’œuvre qui sévit au Japon, il doit étoffer ce dispositif, car la possibilité d’accès à un statut supérieur pourrait constituer une bonne incitation à l’immigration avec un visa de catégorie 1.
Sans la possibilité d’un passage au statut supérieur et d’une immigration à long terme, le visa de catégorie 1 n’apportera pas grand chose de plus que n’importe quel programme destiné aux travailleurs invités, comme l’est le TITP. Les employeurs, qui ne verront dans la main-d’œuvre étrangère rien de plus qu’un dépannage temporaire, se montreront peu disposés à consentir des investissements substantiels dans l’enseignement de la langue et la formation professionnelle. Faciliter le passage à la catégorie 2 encouragerait ce genre d’investissement.
En dernier lieu, la survie des secteurs d’activités japonais tributaires des savoir-faire et de l’expertise pourrait être conditionnée par l’adoption d’un dispositif permettant aux travailleurs titulaires d’un visa de cinq ans de développer leurs compétences et d’accéder à un meilleur statut de résidence. Aujourd’hui, nombre de ces secteurs sont confrontés à une pénurie aiguë de travailleurs qualifiés. À moins que nous soyons disposés à investir dans la formation de travailleurs étrangers susceptibles d’occuper ces emplois, il n’est pas exclu que la célèbre tradition de l’artisanat monozukuri, la fabrication d’objets techniques, finisse par s’éteindre.
Les politiques de soutien et d’intégration
Outre les réformes de l’immigration, le gouvernement a annoncé, dans un document publié le 25 décembre 2018 sous le titre « Mesures globales pour l’accueil et l’inclusion des ressources humaines étrangères », un train de mesures de soutien et d’intégration. Les médias ont dans l’ensemble interprété ce document comme un projet en vue de faire face à l’afflux de travailleurs étrangers que la nouvelle politique en matière de visas laisse anticiper, mais je lui attribue quant à moi une portée beaucoup plus vaste.
Le fait est que, avant l’adoption de ces mesures à la fin de l’an dernier, le Japon n’avait pas de politique migratoire digne de ce nom, malgré les 2,6 millions de résidents étrangers qui vivaient d’ores et déjà sur son territoire.
Certes, jusque dans les années 1990, les travailleurs étrangers, vu leur petit nombre (si l’on exclut la vaste communauté des descendants des migrants coréens), ne constituaient pas un problème pour le Japon. Mais la situation a changé de façon spectaculaire au cours des trois décennies de l’ère Heisei. En 1989, première année de cette ère, 980 000 étrangers résidaient au Japon. Fin juin 2018, le chiffre était passé à 2,64 millions, soit approximativement la population de la préfecture de Kyoto. Et pourtant, il aura fallu attendre jusqu’aujourd’hui pour que le gouvernement juge opportun de prendre des mesures visant à assurer à cette partie non négligeable de la population du Japon un accès à l’enseignement de la langue, à une éducation adéquate des enfants et à d’autres services importants.
Pour comprendre les conséquences d’une telle inaction, il nous suffit de regarder du côté de l’Allemagne, qui a elle aussi attendu 30 ans avant d’adopter des politiques de soutien et d’intégration de sa population toujours plus nombreuse d’immigrants.
Confrontée à de sévères pénuries de main-d’œuvre pendant la période de croissance rapide des années 1950 et 1960, l’Allemagne de l’Ouest s’est engagée dans une politique de recrutement de travailleurs étrangers via une série d’accords bilatéraux. Au cours des années 1960 et 1970, l’afflux des migrants turcs a été particulièrement important, dans le cadre d’un programme de travailleurs invités (interrompu en 1973). Le droit à la réunification familiale, introduit en 1974, a contribué à gonfler encore les rangs de la communauté des immigrés turcs. Et pourtant, il aura fallu attendre 2004 et l’adoption de la loi sur l’immigration pour que le gouvernement allemand adopte des politiques et des programmes visant à faciliter l’intégration de ces immigrés dans la société allemande via l’enseignement de la langue et d’autres services. Il se trouve malheureusement que trois décennies de négligence avaient déjà produit leurs fruits, et que c’est souvent à cette négligence qu’on impute les problèmes sociaux – pauvreté, criminalité, discrimination et tension avec la majorité ethnique – qui affectent la communauté turque.
Au Japon aussi il s’est écoulé une trentaine d’années depuis que le gouvernement a entrepris d’alléger les restrictions à l’immigration, d’abord en ouvrant l’accès des visas à long terme aux Latino-Américains d’ascendance japonaise, puis en ayant recours au TITP. Outre cela, des dizaines de milliers de femmes étrangères ont été autorisées à résider de façon permanente au Japon en tant qu’épouses de citoyens japonais, et les difficultés auxquelles étaient confrontés ces immigrants et leurs enfants sont restées pratiquement ignorées.
En 2005, les autorités estimaient à environ 65 000 le nombre des résidents étrangers ayant contracté des mariages avec des ressortissants japonais à des fins d’immigration. Sur ce chiffre, quelque 80 % étaient des femmes de nationalité philippine. De ces mariages – dont beaucoup se sont soldés par des divorces – étaient nés des milliers d’enfants d’ascendance mixte, dont l’intégration au sein de la société japonaise s’est heurtée à des obstacles décourageants tels que déficiences linguistiques, pauvreté, préjugés et discrimination. Cette observation vaut aussi pour les Latino-Américains d’ascendance japonaise. Faute de programmes publics de soutien, nombre de ces enfants ont été laissés sur le bord de la route et sont désormais de jeunes adultes vivant à la marge de la société japonaise.
Dans ce contexte, les « Mesures globales pour l’accueil et l’inclusion des ressources humaines étrangères » annoncées par le gouvernement méritent d’être considérées comme un premier pas vers l’expiation de ce pêché d’omission perpétré pendant 30 ans. Mais un débat beaucoup plus large doit s’instaurer pour évaluer les dommages infligés entre-temps et parvenir à un consensus sur le modèle de société que nous voulons désormais mettre en place.
