Après une diminution constante, la phase des « 30 années perdues »

Pourquoi le changement de génération rendrait-il difficile de savoir qui pense quoi ? Il faut prendre en considération les changements sociaux qui ont eu lieu en arrière-plan, ainsi que leurs effets : dans la seconde moitié du XXe siècle, le Japon de la bulle a connu une période d’embellie constante. Mais après l’éclatement de la bulle, un plateau a été atteint, le point d’inflexion correspond au début de l’ère Heisei qui a ouvert la période dite « des trente années perdues » (1989-2019).

Quelle stratification obtenons-nous ? Dans ce groupe des seniors qui est aujourd’hui en baisse constante, les baby-boomers sont la dernière génération à avoir connu dans son enfance et tout au long de sa scolarité une période où jeunesse était synonyme de richesse, cherté, nouveauté, innovation et démocratie. L’emploi était à vie, la répartition des rôles entre hommes et femmes était claire et le parcours de vie correspondait à un idéal social partagé par toute une société. Même sans l’approuver, les individus avaient conscience d’un cadre et savaient faire partie d’un corps social où ils avaient une place clairement identifiée.

Mais les générations suivantes n’ont plus ces repères. Les jeunes de la génération « perdue » ou de la « génération Z », ont vécu dans la même aisance. Cette douceur de vivre est en train de se faire plus rare mais les écarts étaient plus marqués jadis entre la génération d’avant-guerre, de la guerre, de l’après-guerre et du baby-boom. De nos jours les différences sont moins fortes et plus subtiles, les groupes d’âges suivants partagent un même vécu, un ressenti similaire.

La période de stagnation a donc été assez longue, cette phase a débordé le cadre d’une génération et elle a lié parents et enfants. Mais sur la période, l’ascenseur social est tombé en panne, il aurait été normal que les enfants parviennent à un niveau d’éducation, à des salaires, à un statut professionnel meilleurs que ceux de leurs parents et que leurs conditions de vie surpassent celles de leur aînés, mais le « jeu » de l’ascension sociale s’est grippé. Les jeunes se sont retrouvés poussés hors des cadres sociaux que l’on croyait partagés par tous, la société japonaise se retrouvait aux prises avec une plus grande variabilité interne.

Les jeunes et l’individuation

Pour les baby-boomers et les seniors, les élections nationales sont un jeu de rôle, chacun se rend aux urnes et choisit d’être « conservateur ou progressiste». « Puisque je suis dans ce syndicat ou cette organisation, voilà ce que je pense de la Constitution, voilà ce que la politique internationale doit être», les logiques de classe fonctionnent à plein.

La jeune génération décide tout d’abord de se rendre ou non aux urnes, puis chaque individu choisit pour qui voter sur la base d’un jugement personnel ancré dans l’instant présent. Ils ont la culture générale politique nécessaire, mais ce sont des électeurs flottants et indépendants. Difficile d’anticiper et de dire qui pense quoi.

Pour filer la métaphore, on dirait que les seniors participent à un sport d’équipe - le baseball ou le football - alors que les jeunes jouent solo dans des catégories sportives inconnues de leurs aînés, faisant en individuel du breakdance, du skate ou du surf.

Rassemblés au sein d’une structure sociale commune, les groupes du XXe siècle avaient des contours clairs alors qu’au XXIe siècle, la variation et la diversité sont désormais la norme. Combinées, les données de l’ensemble paraissent discordantes.

Cela ne veut pas dire pour autant que les individus soient déconnectés du cadre social. L’état d’esprit et les modes de penser des individus dépendent encore des synergies sociales. Mais il n’est plus possible de retracer au niveau individuel ce qui serait les grandes lignes d’un schéma social globalisant. L’identité sociale déborde, les grandes catégories « femmes », « seniors », « cols blancs », « citadins », « diplômés » et « familles à hauts revenus » n’opèrent plus ou ne suffisent plus à situer et cerner les acteurs sociaux. Il est donc devenu difficile de parler de société de classe, de société marchant à l’ancienneté ou sur des critères de genre.

On peut dire que les stéréotypes sociaux ne fonctionnent plus pour définir les individus. L’appartenance s’est atomisée, elle diffère d’une personne à l’autre. En sciences sociales, on parle d’individuation de la société. Anthony Giddens dans ses travaux a montré qu’au XXe siècle, l’individu était « encastré » dans la société, alors que dans le monde postmoderne, les acteurs sociaux sont désormais en état d’individuation, désincarcérés de leur place sociale.

Le Japon contemporain est de plus en plus individualisé et ce phénomène est particulièrement sensible chez les jeunes de la « génération perdue » et qui viennent d’entrer sur le marché du travail. Dans une société vieillissante où les différences ideologiques entre groupes d’âge ont tendance à s’estomper, tabler sur des différences de sexe, de classe ou de région manque de bien-fondé. Changer de paradigme. Les critères d’analyse de la société japonaise contemporaine doivent être refondés.

(Photo de titre : Pixta)