Contestation de la version donnée par l’Occident

Intéressons-nous maintenant à l’espace discursif international. Dans le monde, le discours historique est depuis des temps immémoriaux dominé par les puissances avancées dans les domaines militaire et industriel. Les puissances coloniales occidentales ont écrit leurs propres versions de l’histoire des pays qu’ils ont colonisés, et ces récits, écrits depuis une perspective occidentale, ont souvent remplacé les récits traditionnels des pays colonisés. Lorsque les colonies ont obtenu leur indépendance, il a été difficile pour elles de surmonter l’influence des versions des colonisateurs et de retrouver leurs propres histoires.

De plus, la recherche historique dans le domaine de la diplomatie et des politiques internationales dépend en grande partie de l’accès aux documents diplomatiques. Des pays développés comme la Grande Bretagne et les États-Unis ayant ouvert la voie vers l’enregistrement et la publication de tels documents, les récits d’enjeux internationaux ont eu tendance à présenter les choses de leur perspective plutôt que du point de vue des pays en développement, qui n’avaient, eux, pas la capacité de publier leurs propres documents diplomatiques.

Cependant, cette situation a commencé à évoluer ces vingt dernières années, alors que l’influence relative des pays développés s’est, elle, estompée. Les économies émergentes en Asie et en Afrique ont construit leurs propres archives de matériels historiques et ont commencé à utiliser des méthodes savantes afin d’écrire des récits de leur propre histoire qui soient convaincants, notamment dans les domaines de la diplomatie et des enjeux internationaux. Bien sûr, de tels récits ne sont ni dénués de biais politiques, ni de sentiment nationaliste. Pourtant, il est pas erroné d’affirmer qu’un recadrage majeur de l’histoire mondiale est en cours grâce aux remarquables progrès accomplis par les pays asiatiques et africains dans le domaine de la recherche historique.

Évolution du récit narratif chinois

C’est dans ce contexte que nous allons nous intéresser à la Chine. Comment une puissance régionale majeure, qui cherche à devenir un leader mondial ambitieux, dirigé par un gouvernement autoritaire, entreprend-elle de réécrire l’histoire ?

Comme nous l’avons évoqué ci-dessus, Xi Jinping a tout particulièrement mis un accent sur l’histoire dans le cadre de sa politique intérieure afin d’imposer une unité idéologique et de renforcer davantage encore la suprématie du Parti communiste. Pour arriver à ses fins, l’histoire approuvée du parti a pris une place primordiale (ne laissant que peu de visibilité à l’histoire de l’État chinois) dans et en dehors des écoles. Et les historiens qui contestent ce récit ont été qualifiés de « nihilistes ». Dans le champ universitaire, le programme du « Schéma de l’histoire de la Chine moderne », un cours obligatoire pour les étudiants de premier cycle, a été modifié pour donner au PCC une place plus centrale.

En dehors du pays également, le régime de Xi Jinping collabore avec des pays tels que la Russie et la Biélorussie afin de promouvoir une « vision correcte » de la Seconde Guerre mondiale. Cette année, une nouvelle recrudescence d’activité est à craindre sur le front, avec l’accent mis sur le Jour de la victoire (le 9 mai) en Russie et le Jour de la victoire sur le Japon (le 3 septembre) en Chine.

L’histoire en tant qu’arme de guerre cognitive

Une tendance particulièrement significative dans ce contexte est l’intégration des messages internes et externes de la Chine concernant l’histoire moderne. En 2015, lorsque la Chine a marqué le 70e anniversaire de la fin de la guerre, le message externe de Pékin s’est concentré sur le statut historique de la Chine en tant que l’un des alliés du Conseil des quatre pendant la guerre contre le fascisme et sur le rôle clé qu’il avait à jouer, comparable à celui des États-Unis et de la Grande Bretagne dans la construction du monde d’après-guerre. Pékin a cherché à se positionner en tant que l’un des pôles au sein de l’ordre d’un monde, lui, de plus en plus multipolaire.

En 2025, les opinions de la Chine sur l’histoire sont diffusées à la population à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières du pays, à travers les réseaux sociaux notamment, en tant que l’un des fronts dans une guerre cognitive multifacette regroupant de nombreux domaines stratégiques.

L’un des aspects de cette guerre qui mérite d’être examiné avec prudence est l’effort, pour l’heure largement concentré sur la Chine, à affaiblir la légitimité du Traité de 1951 de San Francisco, lequel a rétabli des relations pacifiques entre le Japon et les Puissances alliées. Récemment, un groupe d’ « académiciens » chinois a défendu le point de vue selon lequel le traité n’est pas valide, jetant ainsi le doute sur non seulement la position du Japon dans le monde d’après-guerre mais également sur le statut légal de Taïwan, d’Okinawa et de la Péninsule coréenne.

Qualifiant le traité de produit d’un complot avec Washington en violation de la Déclaration des Nations unies de janvier 1942, les révisionnistes nient la légitimité de l’instrument qui forme la base de l’architecture de sécurité en étoile centré sur les États-Unis qui prévaut en Asie de l’Est aujourd’hui. Selon cette version de l’histoire, le statut territorial d’Okinawa est en jeu et Taïwan devrait être restitué à la Chine, conformément à la Déclaration du Caire de 1943. Ce récit narratif soutient les objectifs politiques de la Chine qui souhaite réunir Taïwan avec le continent et le leadership américain qui subit peu à peu les effets de l’érosion, et est diffusé par le gouvernement et PCC en tant qu’arme de guerre cognitive, avec pour objectif de modifier le statut mondial. Le 80e anniversaire du conflit mondial attirant de plus en plus l’attention de la population sur la fin et les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, la probabilité que la Chine élargisse cette fenêtre de propagande dans la région, et même au-delà, est grande.

Au Japon également, de nombreuses opinions extrêmement variées vont probablement se faire entendre sur la Seconde Guerre mondiale et les guerres de l’Histoire, à l’approche du 80e anniversaire. Ce qu’il nous faut garder à l’esprit, c’est qu’aujourd’hui, ce contentieux territorial de longue date comporte de nouvelles dimensions, et que le message de la Chine sur le sujet s’intègre maintenant dans une campagne de guerre cognitive beaucoup plus large ayant pour objectif de façonner l’opinion publique dans comme en dehors des frontières du pays.

(Photo de titre : entretien entre le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine lors du seizième sommet des BRICS, à Kazan, en Russie, en octobre 2024. Sputnik / Kyôdô. Selon les médias russes, Xi Jinping assistera également aux célébrations du 80e Jour de la victoire à Moscou le 9 mai).