Depuis qu’il a déclaré la guerre à l’Ukraine, le président Vladimir Poutine multiplie les efforts pour transmettre à son peuple une vision non seulement hautement politisée mais également patriotique de l’histoire. Diaboliser ses adversaires est l’un des moyens utilisés. Que réserve la « politique de la mémoire » de cette année, alors que le pays célèbre le 80e anniversaire de sa « victoire sur le Japon militariste » ?

Exercer un contrôle sur le récit historique

Ces 25 dernières années, les récits historiques de la Russie ont convergé vers une seule et unique interprétation du passé, officiellement approuvée par Moscou. Il s’agit d’une différence majeure avec l’histoire telle qu’elle a été enseignée au cours des vingt dernières années. Sous le régime réformiste du secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev (pendant les dernières années de l’Union soviétique) et l’administration libérale du président Boris Eltsine (lors de la première décennie de la Fédération de Russie), l’histoire enseignée à l’école mettait l’accent sur la pensée critique et la capacité à analyser des documents de façon indépendante, sur la base de la compréhension selon laquelle les événements historiques pouvaient faire l’objet d’interprétations différentes. Cependant, à mesure que le président Vladimir Poutine a assis son pouvoir, les possibles interprétations historiques se sont réduites telles une peau de chagrin.

L’élément déclencheur du revirement de la politique russe a été la série de « Révolutions de couleur » qui ont éclaté dans les États de Géorgie et d’Ukraine, jadis républiques soviétiques au tout début du XXIe siècle. Leurs fers de lance étaient principalement des étudiants, dont les mouvements de protestation cherchaient à bousculer le carcan d’une structure de pouvoir enracinée et corrompue et à instaurer une démocratie libérale de style occidental. Le président Poutine, qui cherchait à tout prix à protéger son propre régime d’une telle insurrection, a adopté une politique qui a eu pour but de nourrir le sentiment de patriotisme au sein de la population, avec en ligne de mire les jeunes. Comment ? En révisant les manuels d’histoire afin d’inculquer une seule et unique « compréhension correcte » de l’histoire.

La campagne du président russe, qui consiste à imposer une version uniformément conservatrice de l’histoire et à manipuler la mémoire collective à des fins politiques, s’est ostensiblement intensifiée après l’invasion militaire en Ukraine.

Le 4 mars 2022, Moscou a promulgué plusieurs lois de censure selon lesquelles la propagation d’ « informations peu fiables » concernant les forces armées et l’ « opération militaire spéciale » (contre l’Ukraine) pourrait être passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 15 ans de prison. Dans les faits, en vertu de ces lois, toute contradiction ou même remise en question de récits officiels de l’avancement de la guerre devient criminelle.

Le 20 juin 2023, la Douma a renommé la journée du 3 septembre, jour de la victoire de la Russie, « Jour de la victoire sur le Japon militariste et de la fin de la Seconde Guerre mondiale ». C’était pour Moscou une façon de riposter au nez et à la barbe du Japon, qui a choisi de soutenir l’Ukraine et a imposé des sanctions à la Russie.

Quelques mois plus tard, en septembre, la Russie a adopté son premier manuel d’histoire nationale approuvé par le gouvernement, à destination des élèves de dixième et onzième années. Le 2 novembre, Vladimir Poutine a signé un décret pour la création du Centre national de la mémoire historique, sous l’autorité du président de la Fédération de Russie. L’institution, qui a, chose surprenante, peu attiré l’attention en dehors des frontières du pays, conforte le président russe dans sa manipulation politique de la mémoire historique en encourageant une « compréhension correcte de l’histoire ». Il s’agit notamment de la publication de matériaux de propagande justifiant une « action militaire », ainsi que de documents historiques ayant pour but de souligner l’agression par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et de soutenir la thèse selon laquelle le Japon nourrissait des ambitions agressives envers l’Union soviétique.

Rejeter la responsabilité sur l’Occident

De cette façon, le régime de Vladimir Poutine cherche à propager un récit spécifiquement russe et pro-soviétique des événements en lien avec la Seconde Guerre mondiale. Examinons maintenant les points principaux de ces récits, en nous concentrant tout d’abord sur l’Europe.

La plupart des historiens européens, japonais et américains datent le début de la Seconde Guerre mondiale à l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, le 1er septembre 1939. Une semaine plus tôt, l’Allemagne et l’Union soviétique avaient préparé le terrain pour cette action, en signant le Pacte germano-soviétique, un traité mutuel de non-agression, incluant un protocole secret divisant l’Europe de l’Est en deux « sphères d’influence ».

Le récit du Kremlin, lui, fixe le début de la guerre aux Accords de Munich, en 1938. Signés par la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie, ces accords ont permis à l’Allemagne nazie d’annexer les Sudètes, une région de la Tchécoslovaquie, avec une population majoritairement germanophone. Si la plupart des historiens y voient une politique d’apaisement malavisée ayant pour but de satisfaire les ambitions d’expansion d’Hitler et d’éviter un embrasement du conflit, le récit russe, lui, insiste sur l’intention de la Grande-Bretagne et de la France de contrecarrer les impulsions expansionnistes à l’est, visant l’Union soviétique. Cette interprétation est clairement exprimée dans les premiers manuels d’histoire russe, qui ont fait l’objet d’une approbation par l’État.

Une présentation différente du Pacte germano-soviétique

Le récit russe décrit également le Pacte germano-soviétique comme une victoire diplomatique pour l’Union soviétique. Mais dans ce cas-là, les historiens pourraient être sur un terrain plus solide.

Le 17 avril 1939, préoccupé par les ambitions allemandes d’expansion à l’est, Moscou s’était rapproché de pays tels que la Grande-Bretagne ou encore la France, cherchant à fonder une alliance militaire. Mais les espoirs russes ont été rapidement douchés et la démarche s’est révélée peu fructueuse. Londres, en particulier, se serait montrée peu avenante, notamment en raison de son aversion pour le communisme. Le 10 août, les missions militaires britannique et française arrivent enfin dans la capitale russe, mais selon de récentes études, l’émissaire de la Grande-Bretagne ne portait même pas avec lui de lettre de créance diplomatique et n’avait donc pas la permission de négocier au nom du gouvernement.

Peu après les Accords de Munich, Staline se méfie de plus en plus de Londres et de Paris. Il craint également un possible élargissement du conflit frontalier qui avait éclaté entre le Mandchoukouo, alors contrôlé par le Japon, et la Mongolie, alliée de l’Union soviétique (connu au Japon sous le nom de « incident de Nomonhan »). Pour l’Union soviétique, il fallait éviter à tout prix une guerre sur deux fronts, est et ouest. Staline aurait décidé de conclure un pacte de non-agression avec l’Allemagne afin d’éliminer la menace venant de l’ouest et ainsi concentrer ses ressources sur le conflit mongol à la frontière.

Étant donné la situation difficile dans laquelle se trouvait l’Union soviétique, une telle initiative peut être considérée comme une démarche éminemment pragmatique enracinée dans une vision réaliste des relations internationales. En effet des académiciens de différentes nationalités l’ont évoqué dans leurs travaux de recherche. C’est pourquoi, il est probablement injuste de rejeter la description positive du Pacte germano-soviétique en tant que simple acte de pseudo-histoire propagandiste.

Mais le récit révisionniste russe pose un problème bien plus important ; il décrit avec insistance les forces soviétiques comme libératrices, fermant les yeux sur leur brutalité envers des peuples de pays qui ont été enrôlés de force dans la « sphère d’influence » soviétique. Le récit russe n’hésite pas à publier de véritables tissus de mensonges, à déformer la réalité ; par exemple, l’un des nouveaux textes historiques affirme que l’établissement des bases soviétiques et l’installation des gouvernements communistes dans les trois États baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) ont eu lieu au terme d’élections démocratiques libres et justes, et que ces trois pays ont rejoint volontairement, de leur propre chef, l’Union soviétique, ce qui est complètement faux.