Le Japon, cet ennemi juré
L’une des caractéristiques distinctives de l’historiographie russe, de l’ère soviétique à nos jours, est la citation systématique du « Plan Tanaka », le présentant comme une preuve des grands projets de conquête de l’Eurasie entrepris par le Japon. Il s’agit d’un mémorandum qui aurait été soumis le 25 juin 1927 par le Premier ministre Tanaka Giichi à l’empereur Hirohito, après la Conférence sur l’Extrême-Orient (du 27 juin au 7 juillet). Le gouvernement Tanaka l’aurait convoqué pour mener des délibérations concernant la politique à l’égard de Pékin. Le document soulignait le fait qu’il était nécessaire pour le Japon de prendre le contrôle de la Mandchourie et de la Mongolie pour parachever sa conquête de la Chine, alors essentielle pour son plan de domination du monde. Toujours selon le document, un affrontement avec l’Union soviétique dans le nord de la Mandchourie était inévitable.
Le plan Tanaka est apparu pour la première fois en chinois, dans une publication nationaliste chinoise en 1929. Les alliés ont fait de leur mieux mais n’ont jamais pu mettre la main sur un original ou une version en japonais du mémorandum. Et c’est cela et un certain nombre d’inexactitudes historiques relevées dans les documents qui ont amené la plupart des académiciens japonais et occidentaux à la conclusion : le plan Tanaka n’existe pas. Cependant, les Russes continuent de citer le document pour étayer leur point de vue selon lequel la politique étrangère du Japon avant et pendant la Seconde Guerre mondiale était mue par un plan de grande envergure avec des ambitions de domination non seulement continentale mais également mondiale. Le plan Tanaka est présenté comme un document historique authentique dans Histoire du renseignement extérieur russe, un ouvrage en six volumes, édité par le Service des renseignements extérieurs de la fédération de Russie (SVR), La Grande guerre patriotique de l’Union soviétique (1941-1945), publié par le ministère de la Défense, et le manuel d’enseignement secondaire approuvé par l’État sur l’histoire mondiale de 1914 à 1945, adopté en septembre 2023. Dans le récit historique diffusé par le gouvernement russe, le Japon est décrit comme un ennemi juré agressif, sans pitié, conspirateur, et cherchant à dominer le monde.
Une autre caractéristique du récit est qu’il déforme la nature des relations du Japon avec l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, concluant que Tokyo a collaboré avec Berlin dans l’intention d’attaquer l’Union soviétique. Il est vrai qu’après que l’Allemagne a envahi l’Union soviétique, le ministre allemand des Affaires étrangères Joachim von Ribbentrop a exhorté le Japon à rejoindre la lutte contre les Soviétiques, avec lesquels le Japon avait signé un pacte de neutralité en 1941. Mais une telle alliance n’a jamais réellement vu le jour. Le souhait d’Hitler était que le Japon barre la route à la Grande-Bretagne et aux États-Unis, et à leurs actions dans le Pacifique. Tokyo et Berlin ont certes échangé des renseignements sur l’Union soviétique conformément au Pacte anti-Komintern, mais il n’y a jamais eu de plan militaire commun cherchant à cibler l’Union soviétique. Or, le récit actuel russe ignore totalement ce fait.
Une offensive historique conjointe ?
Le 16 mai 2024, Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping ont publié une déclaration commune à l’occasion du 75e anniversaire de l’établissement des liens diplomatiques entre leurs deux pays. Selon ce document, les leaders s’engageaient à « ne jamais permettre la violation ou la destruction de la mémoire historique correcte de la lutte contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale ». Cette déclaration a soulevé des inquiétudes selon lesquelles les deux pays cherchaient à faire du 80e anniversaire de la Seconde Guerre mondiale une opportunité pour une nouvelle offensive dans les guerres de l’Histoire. Le 31 janvier de cette année, à l’occasion d’un point de presse du ministère des Affaires étrangères russe, la porte-parole Maria Zakharova a affirmé que le ministère voulait revenir au « thème de la mise en lumière des crimes historiques du militarisme japonais ». Il est ainsi donc clair que Moscou cherche à intensifier ses attaques historiques contre le Japon.
Il n’est donc pas exagéré d’imaginer que Moscou entend élargir son partenariat stratégique avec la Chine et la Corée du Nord au domaine de l’histoire et collaborer avec ses partenaires dans le cadre d’une campagne afin de répandre leur propre « compréhension correcte de l’histoire ». Le Japon sera probablement concerné lorsqu’il s’agira de publications de documents historiques et d’études destinées à convaincre des populations à l’étranger ou non de desseins belliqueux que l’Archipel aurait tramés contre l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale. La Russie devrait également organiser des événements où seront présentes des autorités de pays partageant sa vision de l’histoire.
Il s’agira de ne pas fléchir face à une telle propagande, en rejetant toutes les accusations qui vont à l’encontre de faits avérés et de condamner avec la plus grande fermeté toute manipulation politique de la mémoire historique.
(Photo de titre : le président russe Vladimir Poutine s’exprime lors du défilé militaire du Jour de la Victoire, célébrant la défaite de l’Allemagne nazie, à Moscou, le 9 mai 2024. © Sputnik / Kyôdô)
