À la recherche du secret de la mode japonaise

Tiffany à Garter, Koenji Kitakore, portant un accessoire créé par l’artiste japonais King.

— Vous voilà donc enfin dans l’industrie de la mode. Mais pourquoi la mode japonaise ?

GODOY  Eh bien, l’une des raisons est que justement j’étais venue au Japon pour comprendre pourquoi. Pourquoi les Japonais sont si différents des gens à Paris ou à New York au niveau de l’esthétique, de leur façon de s’habiller, de leur style. Cela me semblait si loin de tout ce que j’avais vu avant.

Bien sûr j’avais des amis Coréen-américains ou Chinois-américains, mais je n’avais jamais rencontré d’autres personnes qui me fascinent autant que les jeunes Japonais. Mon image des Japonais était qu’ils étaient conservateurs et austères, c’est pourquoi j’ai voulu mieux comprendre cette face créative. C’est pour rechercher cela que j’étais venue, en fait.

— Alors, en travaillant pour cette maison d’édition d’un magazine de mode, vous avez commencé à comprendre ?

GODOY  Cela m’a pris un certain temps. Je me souviens être allée voir des expositions de Comme des Garçons et ne pas avoir compris un certain nombre de pièces. Mais je comprenais qu’il fallait que je comprenne pourquoi cette marque est si importante et pourquoi son influence est si formidable. Je me suis plongée dans une énorme masse d’informations qui dépassaient mes capacités de compréhension à cette époque, et parallèlement, je devais aussi apprendre à faire marcher un magazine.

Tous mes amis étaient Japonais et j’étais plongée dans la culture japonaise. C’était à la fin des années 1990, la mode japonaise était en train de changer radicalement. L’identité des femmes aussi changeait, les jeunes filles qu’on appelait gyaru constituaient une force montante sur la scène culturelle. Je me souviens de la forte perfomance de Amuro Namie sur les écrans géants de Studio Alta près de la gare de Shinjuku. Harajuku était le nid d’une importante mode extrême à ce moment-là.

Ce n’était pas la mode haute gamme, mais de nombreuses nouvelles subcultures ont commencé à apparaître. La culture des jeunes à cette époque était vraiment puissante et expressive, très baroque, très décorative. Pour moi, c’était excitant, parce que cela était tellement typiquement Japonais. Ce n’est que plus tard que j’ai compris à quoi ces mouvements faisaient réaction. La mode et la culture jeune apparaissent toujours en réaction par rapport ce qu’il y avait avant.

Ce qu'on trouve tout au fond de la street fashion

— Que voyez-vous derrière tout cela ? Pourquoi les Japonais aiment-ils les superpositions et les combinaisons de couleurs et de motifs différents ? Qu’est-ce qui inspire le syle gyaru extrême ?

GODOY  Il y a plusieurs élements. Je pense que les Japonais sont très sensibles à l'esthétique, ils sont très exigeants concernant leur apparence. Cela remonte à l’époque d’Edo [1603-1868], lorsque le Japon étaient fermé au monde extérieur. C’est pendant cette période que l’esthétique japonaise s’est développée et raffinée.

Tout d'abord, le Japon est une île, il adopte à sa culture des choses qui proviennent de l’étranger. C’est une attitude différente de celle d'un pays qui partagera des frontières avec ses voisins immédiats et qui sera toujours en interaction avec d'autres pays, par exemple. Cette mentalité îliene est très importante.

Deuxièmement, c’est l'idée de cycles, du rapport avec la nature et du changement des saisons. Ce cycle perpétuel des saisons est le moteur qui propulse l’évolution de la mode. Les liens des gens avec la nature apparaissent dans leur sensibilité aux couleurs et à leurs significations. Le mode de communication est également très différent. Dans le passé il y avait cette tradition du kosode, par lequel vous pouviez porter un certain motif de fleur sur votre kimono qui faisait référence à tel ou tel passage du Dit du Genji, le Genji Monogatari. Ainsi ceux qui avaient lu le livre et savaient décoder le message comprenaient certaines choses sur vous, que le message caché du motif ne disait que pour vous.

Tout cela est encore très présent dans la street fashion d'aujourd'hui. Au cours des siècles d'isolement de la période d’Edo, qui fut une longue période de paix, les gens se sont énormément investis dans l’art et la culture. Tout était fait de simplicité et de raffinement, c’est devenu plus élaboré. C’est à cette époque que ce sont développés les notions de minimalisme japonais et de composition tels que nous les connaissons aujourd’hui. Il y avait beaucoup d'argent, et les riches dépensaient leur argent dans des plaisirs visuels qui ont raffiné l’esthétique — des choses comme la cérémonie du thé se sont développées à cette époque. C’est une période importante qui permet de comprendre comment la mode japonaise allait évoluer plus tard.

Récemment, Tiffany trouve souvent son inspiration dans des documents photographiques japonais des années 70, les costumes africains, la célèbre éditrice Diana Vreeland, le journal de voyage qu’effectua en Europe un navire chinois du 15e siècle, etc. Il est important de multiplier les sources d’information pour comprendre et raconter la mode, dit-elle.

Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon entre dans une autre période importante de la mode. C’est le rejet de la « japanitude » ou tradition japonaise, par la première génération des stylistes d’après-guerre, comme Yohji Yamamoto et Rei Kawakubo et d’autres qui se sont rassemblés à Harajuku. C’était les années 1960, la culture jeune était en train d’évoluer, dans le monde et au Japon. C’était une époque pleine d’énergie pour la culture jeune, la musique et la mode. Dans la mode japonaise, tout cela s’est amalgamé avec les sensibilités traditionnelles avec lesquelles tous ces designers avaient grandi. Je crois que c’est ainsi que se sont développés une grande partie des tendances que nous observons aujourd’hui dans la mode street japonaise. J’ai passé les 14 dernières années à le comprendre et le prouver (rires) !