Communiquer l'originalité de la mode street japonaise au monde entier
— Vous avez d’ailleurs publié plusieurs livres.
GODOY En effet. Le premier a été Style Deficit Disorder: Harajuku Street Fashion Tokyo en 2007. À la base, je voulais écrire une histoire de la mode japonaise moderne. Je ne pensais pas que la mode d’ici était réellement comprise : les gens disaient que c’était juste fou, ou extrême, et ignoraient totalement comment tout cela s’était développé. Après avoir travaillé pour plusieurs publications japonaises réputées, je sentais que j'avais beaucoup appris et que je pouvais commencer à partager une certaine compréhension. Gwen Stefani venait de sortir sa chanson Harajuku Girls, la mode de Harajuku venait d’apparaître sur les radars de la culture pop.
J'ai discuté de mes idées pour faire un livre avec un ami qui était dans le mileu de l'édition : Qu'est-ce qui serait intéressant globalement ? Qu'est-ce qui satisferait la curiosité des gens ? Il m’a suggéré de me focaliser plus sur la street fashion. J'étais vraiment ambitieuse au début, je voulais écrire une grande histoire genre « Un siècle de mode japonais ». Mais, ça ne se serait pas vendu. Ce qui pouvait faire sens à l’époque, c’était quelque chose de plus orienté vers la pop-culture, étant donné l'esprit du temps.
Donc, j’ai visé la mode street de cette époque particulière. Je voulais que les lecteurs se croient vraiment à Tokyo en ouvrant le livre, comme s’ils se promenaient dans la rue. C’est comme un storybook, ça racontait comment ce quartier avait développé toute une masse d’idées nouvelles qui n’auraient jamais pu apparaître nulle part ailleurs.
— Votre livre suivant, c’est Japanese Goth.
GODOY C’est cela. En travaillant sur la structure de mon premier livre, il y avait ce chapitre sur la culture gothique, qui est un domaine de la mode que je ne connaissais pas énormément à l’époque. J'ai travaillé sur mon livre suivant avec Suzuki Mariko, qui était rédactrice en chef du magazine trimestriel Gothic & Lolita Bible et qui avait écrit l'introduction sur le style gothique pour Style Deficit Disorder. Elle m’a appris beaucoup sur cette subculture passionnante.
L’imagerie associée à cette subculture est très présente. Si vous regardez les groupes « visual-kei » qui apparaissant dans le livre dans un contexte culture jeune plutôt simple, ils sont présentés juste comme une scène particulière. Mais si vous les sortez de là où vous avez l’habitude de les voir — les articles dans les magazines trop chargés — et que vous les posez sur un simple fond blanc, alors vous commencez à voir l’extraordinaire originalité qui est apparue à partir de cette subculture. Les looks de ces groupes musicaux sont de vraies œuvres d’art ! Mon livre Japonaise Goth a été conçu comme un ouvrage de référence en création visuelle, avec une attention portée à la mode, à l’illustration, et groupes de musique.
— Mais pourquoi se concentrer sur le style gothique plutôt que sur un autre groupe?
GODOY Parce qu’il représente un aspect très distinct de la subculture japonaise. La culture Goth japonaise est différente de la culture Goth allemande, française, ou américaine. C’est ça le point important. Pourquoi si différent ? Si vous lisez le texte, vous verrez que tout ça ramène au passé historique du Japon.
Il y a des gens qui regardent les groupes de rock « visual-kei » et qui disent : « Oh, c’est la copie de KISS ». Or, il n’y a rien de plus faux ! En réalité, c’est du kabuki. Pourquoi échangent-ils les codes vestimentaires, avec des garçons qui s’habillent comme des filles ? Ça aussi c’est la culture kabuki. Traditionnellement au Japon, les hommes et les femmes portent le même type de vêtements. Le kimono est unisexe. Donc, l'idée de porter des vêtements de femme n’a rien d’étrange.
Il faut aussi se rendre compte que ce style s’est développé pendant un moment très spécifique. C’était un moment où la situation économique japonaise était en crise. Le système de l’emploi à vie était supprimé brusquement, en conséquence il n’y avait plus de chemin sûr dans le processus de devenir adulte. Tout avait changé. Le Goth est comme version féminine de l’otaku. C’est une évasion. Vivre dans un rêve. C’est quelque chose comme de vivre dans la peur : la peur de grandir.
Mais dans le même temps, je pense que ces filles Goth sont étonnantes. Il n'est pas facile de porter des vêtements comme ça. Elles sont solides. Ce sont ces contradictions qui me fascinaient.
