« Nous aimerions que vous sachiez qu’une vie ‘normale’ existe »

TAKANO (TUF) Nous aimerions vraiment que les gens de l’extérieur de Fukushima et de l’étranger sachent qu’il y a aussi des gens qui vivent normalement, et que les enfants naissent à Fukushima. Mais la réalité de cette vie normale n’est pas énormément diffusée dans les médias. Nous sommes environnés d’une ambiance assez bizarre, pour laquelle nous devrions parler plutôt de rumeurs, de choses entendues, l’idée de certains genres d’information dont il faut absolument parler nous imbibe plus ou moins. Mais alors, comment informer le quotidien, comme nous faisions avant le séisme ? D’une certaine façon, il est là le défi pour nous aujourd’hui.

HARANO Les jeunes journalistes de terrain ont dû être assez secoués dans les premiers temps après le séisme, n’est-ce pas ? L’inquiétude, certains ont peut-être perdu un membre de leur famille dans le désastre, ou ont dû continuer à travailler sur place en laissant leur famille partir, etc. Cela a dû être très difficile, j’imagine.

HAYAKAWA G. (KFB) Dans la presse, pas le temps de souffrir, il faut déjà partir pour recueillir l’information.

HAYAKAWA M. (Minpo) Plusieurs collègues journalistes ont leur maison familiale dans la zone d’évacuation, leurs parents sont réfugiés. Pas mal de journalistes travaillent dans l’inquiétude, y compris celle de la radioactivité.

SETO (Minyu) Nous avons perdu un journaliste. Il est parti en reportage et a été emporté par le tsunami. Son corps a été decouvert un mois plus tard. Il était jeune et plein de vitalité, les collègues de sa génération ont été très touchés. Et puis, tout le monde y pense sans en parler, mais tous ont vu des quantités de cadavres un peu partout pendant le tsunami. Peu de gens sont capables de rester normaux devant l’horreur. Ils ont eu besoin d’un soutien psychologique. Et de nombreux employés de chez nous ont au sens propre fui devant les vagues. Cette vision a dû laisser des séquelles pendant un certain temps, je suis sûr.

Une information quotidienne qui devient motivation de vivre

HARANO Y a-t-il des épisodes qui donnent espoir ? Par exemple, racontez-nous comment Fukushima se démène.

TAKANO (TUF) Dans un contexte de diminution de la population à Fukushima, il y aussi des gens qui viennent à Fukushima. Ils sont venus pour agir pour la reconstruction de Fukushima et ont monté eux-mêmes des organisations de bénévoles. Ils sont plus nombreux qu’on n’aurait imaginé, ils se font des amis, ils travaillent à créer de plus en plus de choses pour dynamiser la région. Nous faisons également face à une sévère pénurie de médecins, mais d’autres médecins viennent de leur propre chef, à titre personnel, pour donner des soins à Fukushima. Ce sont de bonnes nouvelles, je pense.

MURAKAMI (FCT) Presque tous les jours, dans les informations nous essayons de diffuser une nouvelle qui donne espoir. Pour les dénicher, nous avons une sorte de thème, genre « à la pêche aux bonnes nouvelles ». Nous les diffusons, et certaines personnes y trouvent une consolation, de la force. Mais globalement, ces informations sont vite effacées par une autre info déprimante qui arrive juste après.

HAYAKAWA M. (Minpo) Dans le journal Minpo, depuis les tous premiers jours de la catastrophe, nous présentons des personnes et des projets positifs et gais dans une page spéciale intitulée : « Fukushima ne se laisse pas abattre ! ». Dans le Minyu aussi vous faitez ça, n’est-ce pas ?

SETO (Minyu) Le sens de cette page est de proposer une attitude positive qui va toujours de l’avant. Avec de grandes photos de gens courageux qui vivent positivement. Dans les premiers temps, les personnes sur lesquelles on a fait un reportage étaient surtout des gens qui ont un métier manuel. Par exemple un coiffeur qui a reconstruit son magasin dans son nouveau quartier de réfugiés, un cuisinier de soba qui a ouvert un restaurant. Ils sont capables de vivre n’importe où, car ils ont un métier à eux. Mais si on ne parle que de ce genre de gens, ceux qui ont perdu leur travail et qui ont du mal à en trouver de nouveau nous disent : « les histoires de succès nous font mal, ça ne nous aide en rien ».

HAYAKAWA G. (KFB) L’émission de FCT sur les bébés est magnifique !

HARANO De quoi s’agit-il ?

MURAKAMI (FCT) Je cherchais un projet d’émission qui donne un peu de bonheur à nos téléspectateurs et en réfléchissant à un moment de bonheur dans la vie quotidienne, j’ai pensé à celui de la naissance d’un enfant, j’ai pensé au moment de la naissance d’un enfant. Comment donner envie de se battre avec courage ? L’idée est de regarder grandir les enfants qui sont nés à Fukushima. C’est à nous, les adultes, de créer l’environnement qui fera que cet enfant, au moins jusqu’à ce qu’il soit grand, se dise : « J’en ai de la chance d’être né à Fukushima ». Tous les jours nous présentons un bébé qui est né, nous le montrons sourire. Et en voyant ce sourire, je me dis moi aussi je vais faire de mon mieux aujourd’hui, voilà, c’est ça le concept.

« Espoir », une chronique quotidienne dans l’émission d’information de FCT
(Image : Fukushima Chûô télévision)

HARANO Avez-vous un message à destination des lecteurs étrangers ?

M. Gôtô porte son dosimètre en permanence.

GOTO (FTV) Premièrement, la radioactivité naturelle existe partout dans le monde. On en parle aujourd’hui comme si c’était un brevet exclusif de Fukushima, mais vous recevez environ 1 micro-sievert par jour où que vous viviez dans le monde. Comme nous avons toujours un dosimètre sur nous, nous savons à peu près correctement la dose que nous recevons. Personnellement, en moyenne sur 4 mois, je prends environ 3,8µS par jour, dont 1µS de la radioactivité naturelle. Le malentendu, c’est que certains pensent que la radioactivité s’élève dès qu’on met le pied à l’intérieur du département, ou qu’il suffit d’en sortir pour que la dose tombe à zéro. Je voudrais dire que cette idée est fausse. Et puis autre chose : 62 000 personnes ont été évacués hors de Fukushima. C’est déjà assez énorme, mais il n’empêche que nous sommes encore 1 million 950 ou 960 mille à vivre ici. Sachez-le. Le mieux, ce serait que vous veniez voir. Venez à Fukushima, et que vous parliez de ce que vous aurez ressenti sur place.

HAYAKAWA M. (Minpo) Le département de Fukushima vit une situation difficile à cause du séisme et de l’accident nucléaire, c’est la réalité. Mais la radioactivité est limitée à la zone autour de la centrale, et si la décontamination progresse dans les autres zones, ici nous pensons tous que nous avons un avenir à Fukushima. Ne nous collez pas l’étiquette : « région contaminée » ou « région dangereuse ». Regardez comment les habitants de Fukushima luttent dans le long terme.

(Table ronde organisée en mars 2012 dans la ville de Fukushima. Photos : Kawamoto Seiya)