Un aventurier qui affrontait avec humilité la sévérité de la nature, dans laquelle il disparut
Uemura continuait à rêver de la traversée du continent antarctique pendant ses expéditions dans le monde arctique. En janvien 1982, il est parti pour cette destination en passant par l’Argentine, bien décidé à la réaliser. En avril, alors qu’il était arrivé dans la base de l’armée argentine sur la péninsule Antarctique et que ses préparatifs entraient dans leur phase finale, le conflit des Falkland a éclaté. Ce rêve vers la réalisation duquel il travaillait depuis plus de dix ans a été brisé par un facteur extérieur, la guerre. Sa déception, face à cette situation contre laquelle il était impuissant, a dû être immense...
Et en 1984, après avoir réussi, au moment de son 43e anniversaire l’ascension hivernale en solitaire du mont Denali, le nouveau défi qu’il s’était lancé, il a disparu pendant la descente...
Pour moi, Uemura a vraiment vécu à une bonne époque. La vingtaine d’années entre 1960, son entrée à l’université, et sa disparition en 1984 correspond exactement à la période de croissance économique rapide au Japon. Cette époque où l’économie a connu une forte expansion, après le conflit de 1960 autour de renouvellement du traité de sécurité entre les États-Unis et le Japon. L’année où les Japonais ont eu le droit de voyager librement à l’étranger a été celle où il s’est lancé dans son long périple à travers le monde. On percevait à cette époque le souffle de l’histoire, tout était possible. Sensible à ces changements, Uemura avait aussi la force de réaliser ses rêves, grâce à ses idées uniques et son obstination. C’était aussi une époque où il y avait encore à travers le monde d’immenses terra incognita dans les marges.
En juin 2014, l’avion dans lequel je rendais à Kotzebue, le village au nord de l’Alaska qui était le point où s’est achevé son voyage de 12 000 kilomètres, volait très vite, mais la grande rivière qui faisait des méandres dans la toundra que je voyais m’a paru immobile pendant des minutes, non, des dizaines de minutes. Le glacier qui s’étendait à perte de vue et l’éclat mystique du mont Denali avaient une beauté sidérante. Les gens qui vivent dans ces terres extrêmes craignent la nature sévère de ces pôles et la considèrent avec une profonde humilité.
Leur vision de la nature n’est pas éloignée de celle d’Uemura. Il craignait la nature mais se confrontait sans cesse à sa dureté. J’ai eu l’impression de comprendre un tout petit peu pourquoi lui, qui avait côtoyé ces gens qui vivent dans ces zones extrêmes et cette nature, est un explorateur intemporel dont le nom reste dans les mémoires.
(Photo de titre : le sourire d’Uemura à l’instant où il arrive seul au pôle Nord sur son traîneau. Mainichi Shimbunsha/Aflo, le 29 avril 1978)

