Les méfaits de la convoitise
Le cliquetis du métier à tisser se fit à nouveau entendre dans toute la maison. La vieille femme collait souvent son oreille à la porte de la chambre pour deviner ce qui s’y passait. Le troisième soir, son époux rentra tard et elle lui dit « Je me demande comment elle fait. » La jeune femme sortit alors avec un second rouleau de tissu.
« Voilà ! Mais c’est le dernier ! », leur dit-t-elle. Dans la pénombre où était plongée la maison, elle donnait l’impression d’avoir maigri. Quand ils eurent vendu le deuxième rouleau, les deux vieillards ne purent pas s’empêcher de la prier d’en tisser un de plus. Le dernier !
Il leur fallut un certain temps pour arriver à convaincre la jeune femme. Elle n’en finit pas moins par accepter. Le vieil homme alla chercher du bois pour le feu comme à l’accoutumée, mais il rentrait plus tôt tant il était impatient de voir le nouveau rouleau. Le soir du troisième jour, les deux vieillards se mirent à converser à voix basse. « Comment peut-on obtenir des étoffes aussi splendides avec un métier à tisser ordinaire ! » « On pourrait entrouvrir un tout petit peu la porte », suggéra le vieil homme. « Elle ne s’en rendra même pas compte ! »
Ils poussèrent très délicatement la porte et regardèrent à travers la fente ainsi ménagée. Le spectacle qui s’offrit à leurs yeux était absolument extraordinaire. Une grue était en train d’arracher ses plumes avec son bec et de les assembler sur le métier à tisser de manière à en faire une étoffe. Le couple stupéfait resta quelques instants à contempler l’oiseau. L’homme finit par toucher l’épaule de sa femme. Ils firent un pas en arrière et refermèrent la porte en toute hâte.
Le secret de la grue
La jeune femme sortit peu après de la pièce, l’air plus frêle que jamais. Elle tendit en silence le troisième rouleau à l’homme. Puis elle leur tourna le dos. « Je suis la grue que vous avez sauvée du piège où elle était tombée. Je suis venue ici pour vous exprimer ma gratitude. Vous m’aviez promis de ne pas me regarder pendant que je travaillerais. Mais vous n’avez pas tenu parole. Et maintenant, je ne peux plus rester avec vous. »
Elle sortit de la maison et reprit son apparence première. Quand l’homme avait vu la grue pour la première fois, prise au piège, elle avait un plumage magnifique. Mais à présent, les plumes faisaient défaut, ça et là, sur certaines parties de son corps. L’oiseau s’élança dans les airs sous les yeux du vieux couple en poussant un cri perçant. Et il partit comme une flèche en direction de l’horizon.

(Texte de Richard Medhurst, de Nippon.com. Illustration de titre : la grue reconnaissante en train de prendre son envol sous les yeux du vieil homme qui lui a sauvé la vie. Illustrations Stuart Ayre.)
