Des sanctuaires qui sortent de l’ordinaire
— Certains sanctuaires ont leur originalité. Le sanctuaire de Tsuki, dans la préfecture de Saitama, par exemple, n’a pas ce grand portail à l’entrée du site que l’on appelle torii et ses gardiens sont des lapins de pierre plutôt que les habituels komainu (statue représentant un animal mythique proche du lion par l’apparence). Comment l’expliquer ?
H.K. Ce sanctuaire est dédié à Amaterasu, Susanoo ainsi qu’à Toyôke, la divinité de l’alimentation. Pourquoi des lapins ? C’est assez mystérieux, mais le nom du sanctuaire à pour homonyme tsuki qui signifie lune, or la légende voudrait que l’astre de la nuit soit habité par un lièvre.
On dit aussi que les lapins sont des messagers de Tsukuyomi, le kami de la lune. Dans la mythologie japonaise, celui-ci n’est pas central et il n’existe qu’une poignée de sanctuaires à lui être dédiés. Ôkuninushi, un kami plus important du panthéon divin, est lui aussi associé aux lapins avec le mythe du lièvre d’Inaba. On retrouve donc plusieurs statues de l’animal sur le site de son sanctuaire à Izumo.
— Certains sanctuaires inhabituels vous attirent-ils plus que d’autres ?
H.K. S’il ne fallait en citer qu’un, je choisirais le sanctuaire Ushiodake à Nichinan, dans la préfecture de Miyazaki. C’est le seul site sur tout l’Archipel à être dédié à Hoderi, un kami associé à la pêche et à la mer. Ce qui le rend étrange, c’est qu’il est situé dans les hauteurs, loin du rivage. La légende raconte que la divinité s’y est réfugiée après avoir été vaincue par son frère, Hoori. Le bâtiment est plutôt petit mais assez bien entretenu, ce qui montre combien ce kami est tenu en haute estime.
Il était une fois Hoori et Hoderi
Quand Ninigi, petit-fils d’Amaterasu, descendit de la plaine céleste Takama-no-Hara pour régner sur le Japon, il tomba amoureux de la belle princesse des fleurs Konohana-sakuya. Ils se marièrent et eurent des fils, Hoderi (Umi-sachi-hiko), celui qui apporte les bienfaits de la mer, et Hoori (Yama-sachi-hiko), celui qui apporte les bienfaits de la montagne. Un jour, Hoori proposa à son aîné d’échanger leurs attributs, ce que Hoderi finit par accepter à contrecœur. Mais Hoori perdit bientôt l’hameçon qu’il avait emprunté et Hoderi, très irrité, ordonna à son cadet de parcourir la mer pour retrouver le précieux objet. Au cours de ses recherches, Hoori fit la rencontre de la fille du dieu de la mer dont il tomba amoureux. Ils se marièrent et vécurent heureux sous les flots. Trois années s’étaient écoulées quand, aidé par le dieu de la mer, il retrouva l’hameçon perdu, dans le ventre d’un poisson. Mais quand il le rapporta triomphalement, son frère refusa de lui pardonner. Ils en vinrent aux mains, la lutte fut remportée par Hoori.
Des objets dotés d’un esprit
— Dans les contes populaires on entend souvent parler de tsukumo-gami. Au Japon, les objets peuvent au bout d’un certain temps se retrouver doté d’un esprit. On dit qu’ils deviennent des kami, alors que par nature ils semblent plus proches des yôkai, les créatures folkloriques japonaises.
H.K. Je pense que cet exemple illustre à merveille combien la notion de kami est large. Un objet peut devenir un tsukumo-gami au bout de cent ans, mais selon la façon dont il a été traité, il peut se transformer soit en yôkai malicieux soit en esprit bienveillant. Mais cela ne s’arrête pas aux objets : animaux ou humains peuvent aussi devenir des kami.
On ne craint pas les kami, ils peuvent être bénéfiques si on les traite avec respect. Prenons l’exemple de Binbô, une divinité traditionnelle associée à la misère et à la pauvreté. Quand elle est bien traitée, elle peut au contraire apporter fortune et bonheur.
— Il y a tant de divinités différentes, diriez-vous que chaque individu tisse chacun à sa manière son lien avec les kami ? Est-ce une affaire personnelle ?
H.K. Oui, je pense qu’au Japon la notion de kami est assez lâche. Prenons l’exemple des appareils numériques. Ils ne sont évidemment pas traditionnellement associés à des sanctuaires, mais comme ils font désormais partie intégrante de notre quotidien, certains sanctuaires organisent des rites de purification pour des smartphones ou des tablettes. C’est le cas du célèbre sanctuaire de Kanda à Tokyo, qui a ajouté les nouvelles technologies à son champ d’action et propose aux visiteurs des amulettes protectrices contre les virus informatiques et autres logiciels malveillants. Cette flexibilité permet aux sanctuaires de s’adapter aux besoins spirituels d’une société en constante évolution.
Des kami de prédilection ?
— Quels sont vos kami de prédilection ou ceux que vous pourriez nous conseiller ?
H.K. Personnellement, je suis une grande adepte de la princesse des fleurs Konohana-sakuya. J’aime sa force de caractère. Divinité du feu, elle est aussi vénérée dans les sanctuaires Asama associés au mont Fuji. Divinité du saké, la légende veut que ce soit elle qui ait donné les techniques de brassage. Je pense qu’il serait très intéressant de pouvoir discuter avec elle en buvant un verre ou deux, je suis sûre qu’elle a des histoires à raconter !
Un soupçon d’adultère qui finit dans les flammes
Ninigi, le petit-fils d’Amaterasu envoyé par la déesse du soleil pour régner sur le Japon, tomba amoureux de la belle princesse des fleurs Konohana-sakuya. Il demanda sa main à Ôyamatsumi son père, le dieu de la montagne. Ce dernier accepta et lui proposa en plus de se prendre également pour épouse sa sœur aînée Iwanaga, princesse des rochers, en espérant que cette union rende sa descendance à la fois aussi florissante que les cerisiers et aussi éternelle et solide que le roc. Mais Ninigi préféra renvoyer l’aînée dont les traits lui semblaient aussi escarpés qu’un rocher. Une désinvolture lourde de conséquences. Voilà pourquoi les empereurs, bien que descendants de divinités célestes, ne sont pas immortels.
Ninigi et Konohana-sakuya se marièrent, et celle-ci tomba enceinte dès la nuit de noces. Ninigi, ne pouvant admettre qu’une telle chose soit possible, l’accusa d’adultère. Furieuse, elle mit le feu à son palais et accoucha au milieu des flammes, pour prouver sa fidélité. Konohana-sakuya donna naissance à trois enfants Hoderi, Hosuseri et Hoori, dont elle prit soin en brassant de l’amazake (une boisson douce à base de riz fermenté).
— La plupart des jeunes Japonais se disent « sans religion », cela signifie-t-il qu’ils ne s’intéressent pas du tout aux kami ? Y a-t-il des divinités qui attirent les jeunes générations ?
H.K. Là où j’enseigne, plusieurs étudiantes font des recherches sur Takemikazuchi, la divinité des épées qui est vénérée au sanctuaire de Kashima, dans la préfecture d’Ibaraki. Elles s’y intéressent grâce à « Tôken Ranbu », un jeu vidéo où les joueurs doivent collectionner des cartes sur lesquelles de beaux jeunes hommes figurent de célèbres sabres japonais. Je trouve intéressant qu’un jeu soit basé sur l’idée que des objets soient dotés d’esprit, ce qui, comme je le mentionnais tout à l’heure, est un trait de la culture japonaise.
Des adeptes dans le monde entier ?
— Les Japonais ne vivent pas en suivant les préceptes du shintoïsme, mais certains étrangers attirés par le Japon aspirent à devenir officiants shintô. Comment les kami peuvent intéresser des personnes n’ayant pas grandi dans la culture japonaise ?
H.K. Je ne dirais pas que les étrangers sont attirés par les kamis, je pense qu’ils sont plutôt sensibles à l’approche japonaise traditionnelle de la nature, le respect des montagnes ou des rivières. Cette notion va tout à fait dans le sens de l’écologie contemporaine.
Au Japon depuis l’antiquité, on rend grâce à la nature pour ses bienfaits, et certains étrangers issus de cultures monothéistes peuvent être attirés par cet aspect.
Il faut garder à l’esprit que chacun forge sa propre relation au divin, et que tous les Japonais ne perçoivent pas les kami de la même manière. Pourtant j’aurais tendance à croire qu’en présence d’un arbre centenaire ou d’un rocher escarpé marqué d’une corde sacrée shimenawa, tout individu, quelle que soit sa culture ou sa religion, aura envie de communier et de témoigner du respect à l’esprit qui pourrait résider là.
(Voir nos autres articles de la série)
(Interview menée par James Singleton et écrite par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre © Satō Tadashi)




