Et demain ?
Les food-trucks et les vendeurs itinérants ne sont pas quelque chose de nouveau. Cette façon de commercer ne l’est donc pas non plus. Je me souviens encore aujourd’hui, non sans émotion, qu’un colporteur venait régulièrement dans notre quartier, chargé de produits d’épicerie et pour maison, le food-truck de l’époque. Pour moi, c’était un magasin de jouets, un bric-à-brac, un primeur et une poissonnerie ; c’était tout ça, et en même temps ! Tous les enfants du quartier étaient là pour attendre le colporteur, qui avait pour leur plus grand plaisir, toujours une anecdote à leur raconter.
Seulement, voilà : le pays est devenu plus prospère et la population a préféré les centres commerciaux en ville, pour étancher son intarissable soif de consommation. Mais avec le déclin démographique et une société grisonnante, de nombreuses villes en périphérie ont perdu de leur dynamisme. Les magasins mettent la clef sous la porte et les coopératives spécialisées dans la livraison à domicile suivent le pas et se retirent des marchés.
Takada lui aussi voit ce service mobile comme une solution temporaire. « Il ne restera pas éternellement. Ce n’est que du provisoire. Je fais simplement ce que je peux pendant les dernières étapes de sa vie. Mais le commerce de proximité est un service essentiel. La nourriture elle-même est essentielle, et comme d’autres formes d’infrastructure, c’est à la ville d’assurer la pérennité de ces services. »
« Pour ceux qui savent utiliser un téléphone portable, c’est très simple de faire ses courses en ligne », souligne Takada. « Et bientôt, vos courses seront envoyées directement chez vous par drones, qui seront peut-être lancés depuis les toits des grands supermarchés. »
On est bien loin des chariots de vente de mon enfance, qui étaient encore très répandus il y a à peine 60 ans. Aujourd’hui, les conversations entre les commerçants et les clients, la chaleur avec laquelle les produits passaient de main en main, le contact physique créé par la vente… tout cela se fait rare voire a complètement disparu. La vie est peut-être devenue plus pratique (cliquez et c’est dans votre panier), mais sommes-nous plus heureux pour autant ?
Prendre soin des personnes âgées au quotidien
Tout en gérant le supermarché, Takada se charge également de veiller au bien-être des personnes âgées dans le cadre d’un programme en collaboration avec les services sanitaires et sociaux de la ville et le conseil de l’aide sociale local. Il rend ainsi visite à près de 200 résidents chaque mois afin de s’assurer qu’ils sont en bonne santé et leur apporter de l’aide lorsqu’ils en ont besoin.
« Rien de très formel », explique Takada en toute simplicité. Je passe simplement pour dire : « Ça va ? Vous respirez encore ? Vous n’avez pas mal quelque part ? Et ils rient et disent : « Oh, si ! J’ai mal un peu partout ! »
Si des personnes inscrites sur la liste sont des clients du camion itinérant, il part les voir pour prendre de leurs nouvelles pendant sa tournée. Si ce sont des agriculteurs, il leur rend visite pendant qu’ils sont dans les champs. Et pour les autres, il va directement chez eux et signale toute anomalie aux autorités de la ville. « Le comportement que vous avez pendant que vous faites vos courses en dit long ! » fait-il remarquer. « Si quelqu’un commence à avoir des problèmes en comptant la monnaie qui lui est rendue, cela peut être un signe avant-coureur de démence. Je partage ce genre d’information avec les autorités locales. »
Le soutien précieux du conseil municipal
Takada est un être précieux pour la communauté de Hino, et cela n’a pas échappé au conseil municipal. Pour le président, Nakahara Nobuo, il est tout simplement « irremplaçable ». Rappelant que le supermarché Aikyô a failli fermer il y a deux ans, Nakahara reconnaît que cela aurait été une grande perte, un coup dur pour de nombreuses personnes.« Initialement, Takada n’est pas originaire de Hino mais il s’est proposé pour s’occuper des rizières abandonnées par des agriculteurs devenus trop vieux pour ce métier. Et il a aussi accepté de gérer notre seul et unique magasin. Il est essentiel pour notre communauté. »
« Il est clair que nous devons attirer davantage de jeunes (…) mais nous devrions en priorité tout faire pour que ceux qui choisissent de rester. Et pour ça, il faut leur offrir des emplois et des logements décents. Nous faisons tout notre possible pour faire de Hino un lieu de vie et de travail plus agréable. »
À population plus petite, opportunités plus grandes
Takada est né et a été élévé à Fukuoka, mais il a fréquenté l’Université de Tottori pour étudier la sauvegarde environnementale et la production d’aliments. Après son diplôme, il a integré une brasserie de saké, par amour pour cet alcool, où il travaillait en hiver, tout en cultivant des aliments dans une ferme du printemps à l’automne.
Mais alors pourquoi a-t-il choisi de rester à Tottori ? « J’avais l’impression que plus le nombre d’habitants était peu élevé, plus grandes étaient les opportunités. » Si davantage de jeunes partageaient la vison de Takada, le Japon serait moins confronté au déclin démographique.
Initialement originaire de la préfecture de Yamaguchi, Kawakita Kôki, âgé de 30 ans, est arrivé à Hino il y a six ans dans le cadre d’un programme local de coopération pour la revitalisation mis en place par le gouvernement japonais. Il n’en est plus jamais reparti. Cela fait maintenant trois ans qu’il travaille pour Takada.
« J’espère que Kawakita s’installera ici, où il gérera sa propre ferme », explique Takada. « Je lui apporterai toute l’aide possible quelle que soient les cultures qu’il choisira. S’il a besoin de machines, je pourrai les acheter pour lui et les lui louer. Je peux aussi l’aider à obtenir de bonnes terres agricoles. »
« Tant que le bureau municipal m’apportera son aide (…) j’espère créer des emplois ici, que ce soit pour Kawakita ou pour le personnel d’Aikyô. S’il n’y a pas de boulot, les jeunes ne resteront pas. Et la meilleure façon de rendre la pareille à Hino est d’assurer sa survie est de former la relève, en développant la prochaine génération de travailleurs.
L’engagement de Takada auprès de la communauté, en prenant soin des jeunes comme des moins jeunes, n’est pas prêt de se tarir.
(Photo de titre : Takada Akinori donne un sac de provisions à une cliente de food-truck. Toutes les photos : © Ônishi Naruaki)





