La « vallée des rossignols », une citadelle du sexe

Uguisudani incarne à la perfection la théorie freudienne selon laquelle l’être humain est mû par deux instincts fondamentaux : Éros (la pulsion de vie) et Thanatos (la pulsion de mort). Éros règne au nord de la gare, occupé par un impressionnant cluster d’hôtels de passe. Autrefois quartier de geishas, l’endroit est devenu une citadelle du sexe, accompagné de quelques cafés poussiéreux aux toilettes sales et d’échoppes à kebab… Un Tokyo de série B, bon marché et malfamé. Difficile d’imaginer qu’Uguisudani, littéralement la « vallée des rossignols », évoquait jadis les chants d’oiseaux et la nature…

Le nord d’Uguisudani regroupe un vaste quartier d’hôtels de passe.
Le nord d’Uguisudani regroupe un vaste quartier d’hôtels de passe.

De l’autre côté de la gare, presque personne n’habite : l’endroit est entièrement occupé par le vaste cimetière du Kan’ei-ji. C’est ce qui explique pourquoi Uguisudani est la deuxième gare la moins fréquentée de la Yamanote, derrière la Takanawa Gateway (environ 23 000 passagers selon une étude JR East de 2023).

Du reste, tout le secteur entre Uguisudani et Nippori est parsemé de temples et de cimetières. À l’époque d’Edo, Nippori était en périphérie de la ville, on y avait déplacé de nombreux temples en bois pour éviter qu’ils ne propagent les incendies dans le centre.

Ironie de l’histoire, le centre-ville a brûlé plusieurs fois, mais Nippori a été épargnée, aussi bien par le Grand séisme du Kantô de 1923 que par les bombardements américains de 1945.

Yanaka, situé à l’intérieur de la boucle Yamanote, est l’un de ces quartiers préservés. Ancienne bourgade de temples, il a su garder son charme d’antan et attire aujourd’hui artisans, commerçants et artistes.

Jômyô-in, juste à l’ouest d’Uguisudani, est l’un des temples les mieux préservés de Tokyo.
Jômyô-in, juste à l’ouest d’Uguisudani, est l’un des temples les mieux préservés de Tokyo.

Depuis Uguisudani, on entre dans le cimetière de Yanaka presque sans s’en rendre compte, tant il est ouvert, sans murs ni portail. On y croise joggeurs et cyclistes qui l’empruntent comme raccourci. En déambulant dans ses allées, on aperçoit ici une canette de bière, là un terrain de jeu. Vivants et morts cohabitent en toute simplicité.

À Uguisudani, Éros et Thanatos ne sont séparés que par les rails.
À Uguisudani, Éros et Thanatos ne sont séparés que par les rails.

Ce cimetière est un espace suspendu entre deux mondes. Avec ses 10 hectares et 7 000 tombes, on s’y perd facilement. Pour se repérer, il faut suivre le grondement des trains qui passent en contrebas, hors de vue.

Mais Yanaka, ce n’est pas que des tombes. On y respire la terre, les fleurs, les jeunes feuilles. On y entend le vent, les cloches des temples, et le bruissement des tablettes funéraires. C’est sans doute l’un des quartiers les plus paisibles du centre de Tokyo. Certes, la rue commerçante Yanaka Ginza et le musée Asakura sont des incontournables, mais ce sont surtout les petites ruelles alentour qui méritent l’exploration.

Les passionnés de temples pourront pousser jusqu’à Tennô-ji, fondé il y a plus de 700 ans, dont l’entrée est gardée par un grand Bouddha assis. Ou Kyôô-ji, dont les portes en bois portent encore les impacts de balles de la bataille de 1868, un rappel sanglant de la fin du shogunat Tokugawa.

Les impacts de balles à Kyôô-ji rappellent le sanglant conflit marquant le déclin du Japon pré-moderne.
Les impacts de balles à Kyôô-ji rappellent le sanglant conflit marquant le déclin du Japon pré-moderne.

Nippori, paradis des stylistes

Notre balade s’achève en traversant les voies à Nippori. Sur le côté extérieur de la boucle, un constat s’impose, Tokyo manque cruellement d’espaces verts. Dans les 23 arrondissements centraux, 82 % des sols sont couverts d’asphalte et de béton (contre 62 % d’urbanisation et 30 % d’espaces verts à Londres).

L’est de Nippori, c’est cela : surfaces dures, immeubles gris, et bitume à perte de vue. Seules touches de couleur, ce sont celles du quartier du textile (Nippori Sen’igai), un paradis pour couturières et stylistes. On y trouve tissus, boutons, rubans et tout le nécessaire pour créer la tenue de ses rêves.

Le quartier du textile de Nippori attire les amateurs d’artisanat du Japon et du monde entier.
Le quartier du textile de Nippori attire les amateurs d’artisanat du Japon et du monde entier.

(Photo de titre : Jômyô-in, l’un des temples les mieux cachés et préservés de Tokyo. Toutes les photos © Gianni Simone, sauf mentions contraires)