À partir des années 1950, l’ethno-photographe Haga Hideo a répertorié le folklore de la préfecture de Fukushima. Au cours de l’été 2026, ces archives ont été offertes à la région. Elles ont déjà été mises à profit et seront d’une grande utilité pour préserver un mode de vie à l’ancienne qui se perd au fil des années.
Les croyances envers la divinité des rizières
Haga Hideo (1921-2022) n’est devenu photographe professionnel qu’à l’âge de 31 ans. Il travaillait auparavant comme traducteur dans une agence de presse. En 1952, celle-ci ferme ses portes et il se trouve au chômage. Pour se changer les idées, il part dans le village natal de son père, à Iwaki, dans la préfecture de Fukushima (nord-est) et c’est là qu’il découvre les rites agricoles associés au Nouvel An.
Il existait dans les villages ruraux, avant l’ère de la modernisation rapide, des croyances naïves en une divinité des rizières appelée Ta-no-kami. Au Nouvel An, le chef de famille et son fils ainé partaient à la rencontre de Shôgatsu-sama, cette divinité qui assure une année fructueuse, portant de la nouvelle paille qui incarne la présence divine. Cette divinité revenait au printemps, descendant dans les rizières afin de faire pousser les semis de riz, et ne repartait vers les montagnes qu’en automne, après la récolte.
Haga a trouvé son inspiration dans cette divinité invisible mais si proche, et dans cette confiance en la générosité de la nature. Il s’est mis à photographier ces rites de rencontre avec Ta-no-kami ainsi que tous les objets associés fabriqués avec tant de soin. Ce qu’il a capturé dans ses clichés, c’est cette notion de marebito, une présence divine émanant de croyances primitives, dont il avait appris l’existence par Origuchi Shinobu, l’ethnologue qui avait été son professeur à l’université.
Transmettre les traditions à Iwaki, le berceau de l’ethno-photographie
Les photos d’Iwaki ont tenu une place d’honneur dans le premier recueil de photos de Haga Hideo, Tanokami – Nihon no inasaku girei (« Divinité des Rizières - les rites associés à la culture du riz au Japon ») en 1959. Voici comment ce dernier a décrit son approche à la photographie dans l’avant-propos :
Cela fait 2 000 ans que nos ancêtres cultivent le riz. Pendant tout ce temps, pas un jour n’est passé sans prières pour une bonne récolte. C’est de ces prières qu’est née parmi les agriculteurs la croyance en Ta-no-kami, la divinité des rizières, avec tous les rites associés. Les moeurs, les manifestations annuelles, les festivals religieux, les arts du spectacle et la mythologie du Japon ont tous été marqués par les croyances en Ta-no-kami. Les rites associés à la culture du riz constituent un élément clé pour comprendre le mode de vie et le tissu social du Japon. (...) Les photos dans ce recueil ont été prises entre 1953 et 1957, dans une société traditionnelle où les croyances, la production, et les divertissements étaient étroitement liés. Nous nous trouvons aujourd’hui à une époque où une bonne récolte est fondée sur la technologie et non le Ta-no-kami. Les progrès dans les techniques de culture et la modernisation de la vie rurale détruisent rapidement cet équilibre. C’est maintenant qu’il faut mettre en mémoire ces rites associés à la culture du riz qui vont disparaître à jamais.
Comme il l’avait prédit, ces cérémonies dédiées au riz se sont éteintes ou ont été simplifiées un peu partout au Japon. Cependant, certains rites comme Mibu no hana taue de Hiroshima et Oku Noto no Ae no koto d’Ishikawa ont suscité un intérêt tardif après avoir été inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Durant les 101 ans de sa longue vie, Haga a toujours poursuivi son objectif de préserver le folklore pour les générations futures.
Iwaki, qui avait été le point de départ de Haga Hideo en tant qu’ethno-photographe, a aussi perdu beaucoup de ses traditions rurales et s’efforce maintenant à les préserver. Le Musée du folklore et des traditions d’Iwaki, créé en 1999, abrite de nombreux documents disponibles au public sur la vie dans la communauté.
Cinq maisons traditionnelles aux toits de chaume ont été déplacées du centre de la ville vers le large espace du musée pour recréer un village rural de l’époque pré-moderne. Des objets de l’époque sont exposés à l’intérieur des maisons, et il est possible de s’essayer au travail des rizières. Les écoliers de la ville visitent l’installation dans le cadre de leurs leçons, et des ateliers sur la culture de la vie quotidienne sont régulièrement proposés aux habitants le week-end.
À l’été 2026, le fils de Haga Hideo, Haga Hinata, s’est rendu au musée des traditions populaires pour lui faire don de données photographiques numérisées correspondant à 46 pellicules, afin de contribuer à la transmission de l’histoire locale. En examinant cette collection, le musée a sélectionné des clichés consacrés à des spectacles et traditions folkloriques disparus depuis plus de 30 ans. Ces photographies ont été présentées dans le cadre d’une exposition spéciale organisée durant l’été.
Ôta Yûhi, conservateur du musée, explique : « Les photographies montrant les activités agricoles à Iwaki dans les années qui ont suivi la guerre sont extrêmement rares et constituent des documents d’une grande valeur pour la recherche scientifique. Par exemple, le folkloriste Seki Keigo (1899-1990) avait expliqué qu’il avait compris ce qu’était le narikizeme, une pratique consistant à frapper avec un couteau le tronc d’un arbre fruitier afin de lui jeter un sort et de favoriser une récolte abondante, à partir d’une description écrite. Mais la photographie de Haga était la première fois qu’il voyait réellement cette pratique exécutée. »
Une exposition aura lieu cet automne sur le thème de la paille, et des photos de Haga y seront exposées. Des documents ont aussi été préparés pour des visites dans les écoles, et la création d’une version numérique des documents culturels est également en cours. Elle composera une partie du Musée numérique d’Iwaki, disponible en ligne. « Je suis vraiment content que les clichés de mon père sont appréciés et que j’ai eu la possibilité de les offrir au musée », dit Haga Hinata.
Les traditions populaires reprennent leur souffle après le séisme de mars 2011
Haga Hinata s’est aussi rendu au Musée préfectoral de la ville d’Aizu-Wakamatsu afin de leur offrir la version numérique de 138 pellicules sur le folklore de la préfecture de Fukushima.
Les photographies de son père avaient été présentées dans le cadre d’une exposition itinérante qui s’était rendue à Pékin et à Rome en 2012, l’année suivant le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon. Le don de Haga a eu lieu à l’occasion du retour de cette exposition au musée de Fukushima. Durant cette cérémonie de remise, le conservateur des objets folkloriques, Ôsato Masaki, a attiré l’attention sur les produits artisanaux et les objets rituels illustrés dans les clichés. « Les photographies jouent un rôle aussi important que les documents quand il s’agit d’expliquer les rites traditionnels. Et les photographies prises par quelqu’un qui connaissait parfaitement le sens de ces rites sont encore plus précieuses ».
Il a également souligné comment la numérisation de séries de clichés a permis de comprendre le déroulement des rites. Les photos d’un mariage qui s’est tenu en 1960 dans la ville de Miharu sont particulièrement intéressantes.
« Il a capturé cet instant où la mariée se tourne vers sa nouvelle famille, mais j’imagine que le simple fait d’avoir pu assister à ce moment exceptionnel dans une famille ordinaire a sans doute demandé énormément de recherches et de négociations. » En regardant toute la série de photos, « nous voyons l’entremetteuse et les voisines enlever la coiffe de la mariée. À l’intérieur, on chante Takasago, une chanson de bon augure. On pourrait presque se servir de ces images pour illustrer parfaitement un texte scolaire sur les mariages traditionnels ».
Lors de la remise des archives, Haga Hinata a exprimé tout son soutien : « Les festivals de Fukushima constituent un élément important de l’âme de la région. On n’en a pas beaucoup parlé après le séisme de mars 2011 mais je voudrais mettre en lumière les traditions populaires locales grâce à ces photos. »
Précédemment, les archives des photos des îles d’Amami, prises par Haga peu de temps après leur rétrocession au Japon, avaient également été offertes aux municipalités. Cet été, le musée d’Amami a organisé une exposition commémorative, et la ville de Kobe a pour projet une exposition de photograhies pour les personnes originaires de l’île d’Okinoerabu. Fukushima deviendra aussi l’un des piliers qui assureront la transmission de la culture régionale.
(Photo de titre : rites traditionnels du Nouvel An à Fukushima, Shôgatsu-sama et Narikizeme. © Haga Hideo)



















