Durant sa longue et riche carrière, le photographe Haga Hideo (1921-2022) a immortalisé des rites régionaux, des festivals et des arts japonais pour devenir l’un des principaux chroniqueurs du folklore et des traditions. Son œuvre colossale nous offre un aperçu précieux de la véritable nature du Japon.
Des influences importantes
L’étude du folklore japonais, établie par Yanagita Kunio (1875-1962) et Orikuchi Shinobu (1887-1953), examine la vie quotidienne des Japonais ainsi que l’implantation de leurs coutumes et cultures. Cette recherche comprend des études sur le terrain et la lecture de documents, mais aussi le travail de photographes professionnels dont les clichés renseignent sur les rituels folkloriques et les cérémonies, et peuvent constituer un témoignage visuel important. Les photos de manifestations traditionnelles qui ont disparu sont particulièrement précieuses. Ainsi, l’héritage de Haga Hideo, qui a été l’un des plus grands photographes du folklore de l’Archipel, est inestimable.
Haga est né en 1921 à Dalian, dans le nord-est de la Chine. Il arrive au Japon en 1939 pour prendre des cours préparatoires à l’Université Keiô. Il est déjà passionné de photographie, et adhère au club photo de l’établissement. Ayant intégré le département de littérature chinoise, les cours du professeur Orikuchi Shinobu suscitent énormément son intérêt pour l’étude du folklore
C’est dans les années 1950 que Haga devient photographe professionnel. Après la fermeture de la société où il travaille, il doit choisir quel chemin suivre : poursuivre dans son domaine de prédilection ou trouver un autre travail ? Sur les conseils d’Okuno Shintarô (1899-1968), le spécialiste en littérature chinoise qui avait été son mentor à l’université, il décide de se consacrer à la photographie d’événements traditionnels et folkloriques. Dans le cadre d’une étude mise en place par neuf facultés d’arts et de lettres, il passe 182 jours entre 1955 et 1957 sur l’île d’Amami-Ôshima, à photographier des pratiques folkloriques locales.
Immortaliser un patrimoine
Par hasard, l’éditeur Heibonsha était sur le point de publier deux séries de livres sur le folklore, dont une de cinq volumes sur le vocabulaire folklorique et une encyclopédie en treize volumes sur l’évolution des études sur le folklore japonais. C’est Haga qui fournit les clichés pour ces publications, ce qui lui assure un revenu régulier et trace la voie de sa carrière de photographe du folklore.
Se basant sur ses travaux, Haga publie en 1959 un premier recueil de photos, Tanokami: Nihon no inasaku girei (Les divinités des rizières : les rituels autour de la culture du riz au Japon). L’ouvrage présente sept rituels et cérémonies autour de la culture du riz dans les préfectures de Fukushima, Aichi, et Hiroshima, ainsi qu’à Amami Ôshima et d’autres régions de la préfecture de Kagoshima. Toutes ces photos sont réalisées par Haga dans les années 1950, une période où la modernisation transformait rapidement la vie de village. Il n’y a aucun doute que Haga ressentait l’importance d’immortaliser un mode de vie en voie de disparition, et ses photographies témoignent de ce sentiment.
Tout en continuant à immortaliser des rituels et des cérémonies culturelles comme ceux dans son premier recueil de photos, Haga se met à la recherche de la meilleure façon de les photographier. D’un côté, il se rend compte que faire des photos de certaines scènes risque d’omettre les éléments les plus importants d’une cérémonie. D’autre part élaborer des mises en scène peut diluer la vitalité du vécu des sujets. Il finit par favoriser une approche minimaliste pour obtenir les résultats voulus.
Dans un texte où il décrit comment il a photographié la divinité des rizières, il explique la façon dont son approche « élimine toutes les distractions ou intrusions accidentelles pour rehausser l’essence du moment ». C’est grâce à cela que les moments précieux capturés dans les photos de Haga gardent toute leur fraicheur malgré le passage du temps. Après la publication de son premier recueil, Haga ressent une obligation de voyager à travers le Japon pour photogra
Une collection de photos hors-pair
À partir des années 1960, Haga s’est aussi mis à réaliser des clichés dans d’autres pays que le Japon. Durant l’Expo universelle de 1970 d’Osaka, il s’occupe de la mise en scène de l’espace « Festivals du monde, festivals du Japon », ce qui sans nul doute éveille sa curiosité au sujet du folklore des autres pays. Ses pèlerinages photographiques fournissent l’impulsion pour la création en 1984 de la Bibliothèque Haga, dotée au départ de 300 000 de ses photos prises dans 70 pays. Avec l’addition d’images d’autres photographes ayant le même regard, la collection compte désormais plus de 400 000 photos, et constitue la première bibliothèque du folklore au monde.
Au fil des années, Haga publie de nombreux recueils de photos, plus de 70 en tout. Nihon no Minzoku (Le Folklore du Japon), publié en 1997, regroupe ses photos phares en deux volumes. Shashin minzokugaku : Tôzai no kamigami (L’Étude du folklore en photos : les divinités d’orient et d’occident) est publié en 2017, lorsque Haga a 95 ans. Ce volume explore l’étude du folklore, la grande passion de sa vie, et témoigne de l’ampleur et de la richesse incomparable du travail photographique qu’il a accompli.
Comment partager cet héritage ?
Haga est décédé en 2022, à l’âge de 101 ans. Bien qu’il était en fauteuil roulant les dernières années, sa passion pour la photo ne l’a jamais quitté. Son fils, Hinata, gère sa bibliothèque de photos. En collaboration avec Nippon.com, celui-ci a entrepris de numériser toutes les photos de son père et de les rendre disponibles à travers le monde pour mieux faire connaitre le travail titanesque de son père. Les clichés artistiques ne font pas forcément de bonnes photos documentaires, mais les bonnes photos documentaires sont vraiment artistiques. Comment utiliser cet héritage de la meilleure des manières ? Cette réflexion est encore en cours. Mais il n’y a aucun doute que le partage de ce précieux patrimoine avec les générations futures aura un retentissement bien plus fort que ce que l’on imagine.
(Photo de titre : la cérémonie yûkui sur l’île d’Iriomote tourne autour de la visite de la divinité Miroku. Celle-ci porte un masque de Hotei, l’un des sept dieux du bonheur dans le panthéon bouddhique, et tient un éventail de commandement gunbai dans la main droite. Il est accompagné de chanteurs et de musiciens. Préfecture d’Okinawa, 1988. © Haga Hideo)











