Les visages changeants et immuables d’Ikebukuro

Des vieilles maisons délabrées près de la station de tram Mukôhara jusqu’à l’autoroute surélevée qui forme la limite du centre d’Ikebukuro, il ne faut qu’une promenade tranquille de dix minutes. Pourtant, encore une fois, le changement de décor et d’ambiance est aussi abrupt que surprenant, même pour quelqu’un habitué aux bizarreries topographiques de Tokyo.

Beaucoup de choses ont évolué dans les quartiers à l’est de la gare d’Ikebukuro. Le site du tout nouveau Ike Sunpark était autrefois l’antenne tokyoïte de la Monnaie du Japon. Pendant de nombreuses années, l’usine de fabrication de pièces a fait l’objet de campagnes contre la pollution et le bruit. Puis, en 1984, l’association locale de quartier a recueilli plus de 100 000 signatures et a adressé une pétition au ministre des finances pour demander une meilleure utilisation du site. Enfin, en 2016, la Monnaie a été déplacée dans la préfecture de Saitama. Le parc, ouvert quatre ans plus tard, est également désigné comme zone d’évacuation temporaire en cas de catastrophe.

Ike Sunpark a remplacé l’ancienne Monnaie du Japon.
Ike Sunpark a remplacé l’ancienne Monnaie du Japon.

Un peu plus loin, le bâtiment Sunshine 60 s’élève là où se trouvait la prison de Sugamo. Celle-ci incarcérait au début les prisonniers politiques, et après la capitulation du Japon face aux États-Unis, de nombreux criminels de guerre y étaient détenus. On pourrait penser que les prisons se trouvent dans des zones isolées, loin de la société et des gens. Pourtant, celle-ci était située relativement près des habitations, d’une ligne de chemin de fer, d’une grande route et d’une ligne de bus. Les prisonniers pouvaient probablement voir ou au moins entendre passer les bus et les trains. Peut-être que leur proximité avec la vie quotidienne et cette liberté inaccessible faisait partie de la punition.

Pour le meilleur ou pour le pire, l’ouverture du complexe Sunshine City en 1978 a été un moteur majeur du développement urbain moderne. Jusqu’alors, les immenses bâtiments étaient construits avec un objectif précis, comme l’immeuble Kasumigaseki, qui en 1968 est devenu le premier gratte-ciel de bureaux moderne au Japon. Aujourd’hui, le développement urbain est centré sur de grands complexes combinant bureaux, appartements, divertissements et restauration, et Sunshine City a été le pionnier de cette tendance.

Cela dit, bien que le gratte-ciel abrite un hôtel, un aquarium, des parcs d’attractions, un planétarium et un théâtre, et qu’il soit logiquement devenu un temple du consumérisme, il a peu fait pour changer le caractère douteux et le passé problématique d’Ikebukuro, comme le confirme le parc exquisément délabré à sa base, principalement fréquenté par des salarymen lors de leurs pauses cigarette, ainsi que par quelques sans-abris.

Dans The Tao of Travel (« Le Tao du voyage »), Paul Theroux déclare : « À part quelques évidents enfers (Mogadiscio, Bagdad, Kaboul) chaque ville a ses quartiers à haut risque. Il est dans la nature d’une ville d’être aliénante, le terrain de chasse des opportunistes, des arnaqueurs et des agresseurs. » Pendant de nombreuses années, Ikebukuro a tenu ce rôle, et encore aujourd’hui, certaines personnes ne s’aventurent qu’avec prudence dans cet endroit qui attire les populations des quartiers moins bien fréquentés du nord de la capitale. C’est une zone où le mélange d’éclat urbain et d’ombre humaine s’entrelace sans cesse, reflétant le contraste qui fait de Tokyo une métropole aussi fascinante que complexe.

Plus récemment, cependant, Ikebukuro a connu une sorte de renaissance, s’associant désormais à la culture otaku et plus particulièrement aux otome (fans féminines de manga et d’anime). Otome Road, par exemple, peut sembler à première vue n’être qu’une simple rue d’environ 200 mètres entre Sunshine City et le centre autour de la gare, mais elle abrite pourtant certains des magasins et cafés otaku les plus populaires.

Ikebukuro semble enfin figurer sur la carte du Tokyo « cool », mais je reste un peu nostalgique du « bon vieux temps ». Avant de prendre le train pour rentrer, je me réfugie donc dans les ruelles derrière la gare où les quartiers chauds, bien connus pour leur atmosphère glauque et douteuse, sont encore bien vivants. Heureusement, le Shin-Bungeiza, un cinéma spécialisé dans les classiques japonais et les rediffusions, est toujours là, entouré de love hotels et des salles de spectacles pour adultes, sous l’œil imposant de la grande tour de l’usine d’incinération, devenu le nouveau repère du quartier.

Coincée entre le périphérique métropolitain et les voies ferrées qui bifurquent, cette usine d’incinération est l’un des nouveaux symboles du paysage urbain d’Ikebukuro.
Coincée entre le périphérique métropolitain et les voies ferrées qui bifurquent, cette usine d’incinération est l’un des nouveaux symboles du paysage urbain d’Ikebukuro.

L’odeur omniprésente d’égouts, mêlée à un léger parfum de bouillon de râmen qui s’échappe des nombreux petits restaurants bon marché, me fait penser qu’Ikebukuro pourrait bien revendiquer le titre d’arrêt le plus odorant de la ligne Yamanote !

(Photo de titre : le magasin phare du centre Seibu-Parco forme la façade est de la gare d’Ikebukuro. Toutes les photos : © Gianni Simone)