De nouveau ciblée

Pendant les négociations en vue du règlement, Junko changeait en permanence de résidence, tout en restant à Shôdoshima. Terrifiée à l’idée que X puisse d’une façon ou d’une autre découvrir où elle habitait, elle se sentait tenue de déménager au milieu de la nuit, sans informer ses voisins de sa nouvelle adresse. Elle alla même jusqu’à revendre sa voiture pour acheter une discrète camionnette blanche. Conformément à ce que lui avait conseillé la police, elle ferma en outre les comptes qu’elle avait sur Facebook et d’autres médias sociaux, à l’exception de l’application de messagerie LINE car n’étant plus active sur cette plateforme, elle avait tout simplement oublié de fermer son compte...

Environ six mois après la conclusion du règlement, X reprit son cyber-harcèlement, sous forme de messages envoyés via LINE et de commentaires perfides postés sur 2 Channel (une vaste communauté en ligne japonaise non modérée, où des utilisateurs non enregistrés peuvent poster des commentaires anonymes). Les conséquences éventuelles de son comportement ne semblaient pas le concerner. « J’ai fini par comprendre, dit Junko, qu’il ne craignait absolument pas que je le poursuive en justice pour violation du règlement, puisqu’étant au chômage, il se trouvait dans l’incapacité totale de payer une amende. Cela m’a rendue tellement furieuse que j’ai décidé de me battre contre lui avec tous les moyens à ma disposition. »

À la lecture des messages, les policiers expliquèrent à Junko que ces derniers relevaient du harcèlement mais ne constituaient pas une intimidation criminelle et ne justifiaient donc pas une intervention de la police. Ils lui conseillèrent de garder son compte LINE ouvert et de surveiller de près le contenu des messages de X. Au bout du compte, c’est le contenu sexuel des messages postés sur 2 Channel qui ouvrit la porte à une poursuite pénale.

Finalement, X, reconnu coupable de menaces et de diffamation, fut condamné à dix mois de prison. Avec l’aide de la police, de son avocat et des procureurs, Junko avait fini par gagner contre son harceleur devant un tribunal. Mais rétrospectivement, elle déplore la façon dont tout le processus a été mené.

Le harcèlement en tant que trouble mental

Suite à la deuxième vague de harcèlements par X, Junko effectua des recherches sur le phénomène en tant que tel. Elle entra aussi en contact avec un conseiller professionnel, Kobayakawa Akiko, qui lui fournit de précieux éclaircissements sur la psychologie des stalkers. Junko apprit que le harcèlement est souvent symptomatique d’un trouble psychique qui requiert un traitement. Faute de ce suivi médical, même des harceleurs reconnus coupables et condamnés à une peine de prison d’un an ou plus sont susceptibles de retomber dans leurs anciens travers. Étant donné toutefois que la majorité des stalkers ne se reconnaissent pas comme tels, il est rare qu’ils se soumettent volontairement à un traitement.

 « Kobayakawa a parlé avec X lorsque celui-ci était en état d’arrestation et, au début, X lui a dit qu’il était d’accord pour se faire soigner », raconte Junko. « Mais par la suite, il a refusé, en répétant avec insistance qu’il avait peut-être été alcoolique, mais certainement pas harceleur. »

Sourde aux arguments de Junko, la police refusa de maintenir l’ordonnance de non-communication après la libération de X et sa sortie de prison. La femme n’a aucune idée de l’endroit où il se trouve aujourd’hui.

« Les professionnels du maintien de l’ordre et l’appareil judiciaire feraient bien d’améliorer quelque peu leur connaissance de la psychologie du stalker. Je pense que la récidive de X s’explique dans une large mesure par le ressentiment accumulé à propos de sa première arrestation et par le fait que sa tentative d’excuse n’avait été prise en considération par personne. Si nos avocats avaient fait montre d’un peu plus de compréhension, peut-être la mauvaise tournure prise par les événements aurait-elle pu être évitée. »

Junko est intimement persuadée que les dispositifs de maintien de l’ordre et de justice pénale doivent forger des liens de coopération plus étroits avec des professionnels de la santé, de façon à garantir que les harceleurs reçoivent les soins dont ils ont besoin. « Les pouvoirs publics doivent débloquer des fonds pour la formation de conseillers spécialisés dans ce genre de comportements. Il faudrait aussi mettre en place une assistance téléphonique accessible 24 heures sur 24. »