En mai 2019, l’essayiste lauréate Uchizawa Junko a publié un livre relatant en détails le combat personnel et juridique où l’a plongée une relation qui avait tourné en harcèlement de type stalking. Elle nous parle avec sincérité des leçons qu’elle a tirées de son douloureux périple, ainsi que des raisons qui l’ont poussée à s’exprimer publiquement.

En 2014, Uchizawa Junko a dit adieu à la vie urbaine pour aller vivre à Shôdoshima, une île idyllique du littoral de la préfecture de Kagawa, au sud-ouest du Japon, célèbre pour la beauté de ces paysages et pour ses oliveraies. Elle y a vécu et travaillé paisiblement pendant deux ans, en compagnie de sa chèvre domestique et entourée de ses amis et voisins. Mais son petit ami d’alors s’est transformé en stalker et a mis sa vie sens dessus dessous. En s’appuyant sur son dernier livre,  « Ma guerre de 700 jours avec un stalker » (Stalker to no 700 nichi sensô), Junko nous parle de sa propre panique et des limites de l’approche japonaise du problème du harcèlement.

Une relation qui a mal tourné

C’est sur un site Internet de rencontres que Junko a fait connaissance de X, un habitant de la préfecture de Kagawa. Pendant huit mois environ, ils se sont vus par intermittence, mais elle trouvait petit à petit que X était caractériel et tyrannique, et la relation est devenue de plus en plus pesante. Au printemps 2016, Junko cherchait une porte de sortie. Pressentant, semble-t-il, que quelque chose ne tournait pas rond, X lui a demandé la permission de lui rendre visite à Shôdoshima. Quand elle lui répondit qu’elle était trop occupée par son travail, il la submergea de coups de téléphone, sans tenir aucun compte des messages qu’elle lui envoyait pour le supplier d’arrêter.

Pour Junko, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Peu disposée à rencontrer X en tête à tête, elle eut recours à leur mode de communication favori, Facebook Messenger, pour lui faire part de sa décision de rompre. Il se répandit en excuses et promit de changer. Elle l’avertit qu’elle ne supportait pas les comportements de type harcèlement (et dont elle avait fait l’expérience jadis) et qu’elle irait se plaindre à la police s’il continuait de l’importuner.

Il semble bien que c’était exactement la chose à ne pas dire... « Les mots ‘harceleur’ et ‘police’ déclenchèrent la furie de X », se souvient-elle. Il se mit à la menacer de venir à Shôdoshima, d’aller parler à ses amis et collègues et de veiller à ce que tout les gens qu’elle aimait et respectait sachent quelle personne méprisable elle était.

La police entre en jeu

Junko, qui commençait à s’inquiéter sérieusement, décida de prendre conseil auprès d’une section du département de la police locale appelée « sécurité de la communauté ». Les fonctionnaires qu’elle rencontra transmirent les informations qu’elle leur donna à la Section des enquêtes criminelles, qui établit rapidement que X avait un casier judiciaire et vivait sous un faux nom. Ce fut un choc terrible pour cette femme, qui sortit abasourdie du commissariat.

S’attendant à une arrivée imminente de X à Shôdoshima, Junko se dépêcha de faire ses valises le lendemain matin pour emménager dans un logement provisoire. Peu après, X annonça son arrivée. Au point où elle en était, Junko craignait pour sa sécurité et voulait une protection, mais elle redoutait aussi que la furie de X ne s’aggrave encore si la police se mêlait vraiment de l’affaire. « J’espérais obtenir une ordonnance de non-communication au titre de la nouvelle loi sur le harcèlement. Cela l’aurait contraint à rester à distance sous peine de risquer une arrestation. » Il se trouve malheureusement que la définition juridique du harcèlement en vigueur à l’époque s’appliquait au courrier électronique mais pas aux communications via les médias sociaux. La loi a bien été étendue aux médias sociaux en 2017, mais ce changement est arrivé trop tard.

Pensant que c’était la seule façon de se protéger, Junko porta plainte pour menaces. Elle eut immédiatement le sentiment que c’était une erreur, mais la police lui dit qu’il était impossible de faire machine arrière.

Les avocats prennent l’affaire en mains

Après l’arrestation de X pour menaces, Junko rencontra tour à tour le procureur et l’avocat de X pour discuter avec eux des possibilités qui s’offraient à elle. Le procureur lui recommanda d’abandonner les poursuites, de faire profil bas et d’attendre que tout s’arrange. L’avocat de X, quant à lui, semblait souhaiter vivement aboutir à un règlement à l’amiable. Junko consulta alors un avocat recommandé par un ami, mais celui-ci manifesta peu de sympathie pour les difficultés qu’elle rencontrait.

« Les avocats sont des experts du droit, mais malheureusement ils ne sont pas tous experts en communication », remarque-t-elle. Les négociations entre les deux avocats sont allées de l’avant, mais Junko n’a pas eu beaucoup de marge pour y participer. « J’aurais dû insister pour tout mettre au point à l’avance avec mon avocat, mais franchement, j’étais au bout de mes forces et je voulais juste en finir avec cette histoire. D’un autre côté, l’avocat aurait pu au moins me presser de considérer objectivement les diverses options qui s’offraient à moi, sans perdre de vue les conséquences de telle ou telle action. »

Junko, qui avait l’habitude d’utiliser sa propre expérience comme matière première de son écriture, avait demandé depuis le début qu’elle soit autorisée à écrire sur les épreuves qu’elle subissait en tant que victime de stalking, étant entendu que l’anonymat de X serait préservé. Mais l’avocat de Junko a proposé un accord qui, en échange d’une ordonnance de non-communication, lui interdisait de révéler la moindre information ayant trait à l’affaire.

« Au point où nous en étions, j’aurais sans doute mieux fait de dire tout simplement : ‘Non, je refuse de signer’. » Mais il aurait fallu que je trouve un nouvel avocat et que je revienne sur tous les détails sordides avec quelqu’un d’autre, depuis notre premier contact sur un site de rencontre jusqu’aux messages humiliants. Je ne pouvais pas m’y résoudre. »

Se sentant impuissante, Junko a accepté le règlement proposé, et la plainte contre X a été retirée.