Dans ses romans, l’écrivaine japonaise Kubo Misumi met en scène des femmes et des familles prêtes à tout pour s’en sortir, avec une force de persuasion qui lui vient de sa propre expérience. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de la publication de la traduction en anglais de son premier livre, Fugainai boku wa sora o mita(So We Look to the Sky). Ses œuvres reflètent une certaine partie de la société japonaise sous son vrai jour.
Un parti pris de légèreté en temps de crise
Haha no ren’ai (« L’amour d’une mère »), le dernier roman de Kubo Misumi, est paru en janvier 2021. La première partie raconte l’histoire de Yukiko, une femme qui finit par divorcer après s’être mariée et avoir eu des enfants. Elle mène alors la vie difficile d’une mère célibataire contrainte de travailler tout en élevant ses trois fils, dont deux jumeaux. La romancière présente aussi la situation du point de vue du mari, Tomohisa, et d’autres personnages. Dans la seconde partie, Chiharu, le fils ainé de Yukiko, a atteint l’âge adulte et il aide sa mère et ses deux frères à s’en sortir. Haha no ren’ai est une œuvre réconfortante et pleine d’enthousiasme, à même d’encourager un bon nombre de lecteurs à aller de l’avant.
Depuis quelques temps, les mères célibataires sont devenues un symbole d’inégalité sociale au Japon. Pour beaucoup d’entre elles, l’épidémie de Covid-19 a été, semble-t-il, synonyme d’une perte de leur emploi et d’une aggravation de leurs conditions de vie. « Raconter la dure réalité de l’existence de ces femmes est certes une bonne chose, mais j’ai aussi voulu donner un ton chaleureux à la fin du livre pour laisser le lecteur sur une impression de légèreté », explique Kubo Misumi. « Depuis la crise sanitaire du coronavirus, j’ai plus que jamais envie d’écrire des histoires qui finissent bien et donnent confiance aux gens dans l’avenir. » (Voir notre article : Les mères célibataires japonaises face à la pandémie : pertes d’emplois, baisses de revenus et carences de l’assistance)
Les tribulations d’une famille recomposée
Haha no ren’ai se déroule dans la préfecture de Gunma, au nord de Tokyo. À la fin de ses études secondaires, Yukiko trouve un emploi dans un supermarché. Elle rencontre Tomohisa, un jeune homme qui a deux ans de plus qu’elle, et ils se marient. Elle travaille alors dans la fabrique de vêtements de ses beaux-parents. Mais l’entreprise ne tarde pas à fermer ses portes, faute d’un nombre de clients suffisant. Pour améliorer les revenus de sa famille, Yukiko met Chiharu, son fils nouveau-né, à la crèche et travaille à temps partiel dans une boutique située dans une gare. À peine s’est-elle habituée à sa nouvelle vie, qu’elle met au monde des jumeaux et doit quitter son emploi. Elle reprend toutefois celui-ci au bout d’un an.
Dans le même temps son mari Tomohisa, qui rêvait de développer la fabrique de vêtements familiale dont il avait pris la direction, a vraiment du mal à s’habituer à son nouveau métier de chauffeur de taxi. Incapable d’assumer son manque de courage face à l’adversité, il cherche du réconfort en dehors du foyer. Et le couple en vient à divorcer. Yukiko s’investit à fond dans son travail pour que ses trois fils puissent faire des études supérieures. Elle trouve un emploi stable dans une filiale de la ligne de chemins de fer qui gère la boutique de la gare et finit par occuper un poste de cadre.
Tomohisa se met en ménage avec Kalayat, une Thaïlandaise qui travaille dans un izakaya des environs, et ils ont une fille ensemble. Kalayat a par ailleurs une autre fille, née d’une relation précédente, qui s’appelle Sirirat et fréquente le même lycée que Chiharu. Au début, le jeune garçon a beaucoup de mal à accepter le comportement de son père parce qu’il a été le témoin direct des souffrances qu’il a infligées à sa mère, et il garde ses distances vis-à-vis de Sirirat. Mais après plusieurs rebondissements, Chiharu et ses frères parviennent à surmonter leur colère et leur embarras et à nouer des relations normales avec la nouvelle famille de leur père.
Le poids de l’expérience personnelle
Si le portrait que Kubo Misumi dresse de ces personnages en train de tout faire pour s’en sortir au jour le jour est aussi précis et convaincant, c’est parce qu’il s’appuie sur son expérience personnelle.

« Pour les passages où Yukiko travaille dans la boutique de la gare, je me suis inspirée de l’histoire de ma mère », raconte la romancière. « Quand j’avais douze ans, ma mère a quitté la maison et a gagné sa vie en travaillant dans une boutique. Elle a ensuite trouvé un emploi stable et réussi à s’acheter un appartement par ses propres moyens. À partir du moment où mes parents se sont séparés, j’ai vécu avec mon père et je n’ai pas revu ma mère avant l’âge de 27 ans. Quand j’étais petite, j’avais l’impression d’être mal vue par mon entourage parce que mes parents avaient divorcé. »
« Les hommes qui apparaissent dans mes romans, à commencer par Tomohisa, sont très souvent de grands lâches », dit Kubo Misumi. « Ils sont calqués sur le modèle de mon père. Il avait d’abord une entreprise et puis les choses ont commencé à se compliquer. Après avoir essayé par des moyens plus ou moins appropriés de l’empêcher de sombrer, il a fini par déclarer faillite en laissant beaucoup de gens sur le carreau. Sur le moment, j’ai pensé que mon père était un lâche. Mais plus je prends de l’âge plus je me dis qu’il s’est trouvé dans une situation vraiment terrible. Je comprends maintenant les raisons incontournables qui l’ont poussé à agir comme il l’a fait. Et c’est de là que j’ai tiré mes récits. »
Chiharu, le fils aîné de Yukiko, aide sa mère en gardant ses frères. Il s’est senti longtemps rejeté parce que ses parents avaient divorcé. Mais il a retrouvé confiance quand il s’est réconcilié avec son père et qu’il a considéré Sirirat et sa toute jeune demi-sœur comme des membres de la famille. « Je n’ai pas la moindre raison d’avoir honte de ma famille », affirme-t-il. Et lorsqu’il apprend que sa mère qui n’arrête pas de travailler a fait une rencontre, il cesse de la considérer comme une femme seule et il souhaite de tout cœur qu’elle se remarie et qu’elle soit heureuse. « J’ai un fils », précise Kubo Misumi, « et je ne m’en suis pas servi de modèle pour Chiharu. Mais j’ai voulu montrer le côté pur et innocent des petits garçons, leur délicatesse et leur gentillesse que j’ai découverts à travers mon expérience de mère. Pour moi, Chiharu est une sorte d’idéal. »
« Écrire un récit où il n’y a que des Japonais est de moins en moins plausible »
Haha no ren’ai raconte comment Chiharu arrive à l’âge adulte et ses parents, Yukiko et Tomohisa, à celui de la maturité. Le roman de Kubo Misumi est axé autour des mutations non seulement de la famille mais aussi de la société japonaise toute entière, notamment à travers les personnages d’origine thaïlandaise. L’action se situe dans un lieu où il y a un grand nombre d’usines qui emploient beaucoup de travailleurs étrangers. Chiharu a donc l’habitude de côtoyer des camarades de classe de toutes origines depuis l’école primaire.
« Les romans que j’ai écrit jusqu’à présent se déroulent souvent dans des grands ensembles. Depuis une dizaine d’années, le Japon compte de plus en plus de résidents de toutes sortes de nationalités. Écrire un récit où il n’y a que des Japonais est donc de moins en moins plausible », ajoute Kubo Misumi. « En fait, j’aime rencontrer des gens. Pour moi, c’est quelque chose de naturel et de fondamental. Et je crois que l’idéal pour entrer spontanément en symbiose avec les autres, c’est de ne pas trop accorder d’importance à l’idée qu’ils peuvent être des étrangers. » (Voir notre article : Les HLM au Japon, sauvés par la présence étrangère)
Durant sa vingtaine, Kubo Misumi a exercé différents emplois à temps partiel avant de travailler pour une agence de publicité. Lorsqu’elle est devenue mère à l’âge de 28 ans, elle s’est mise à son compte en écrivant des articles pour des revues spécialisées dans la grossesse et l’accouchement.
Elle a fait ses débuts dans la littérature en 2009, à l’âge de 44 ans, avec une nouvelle intitulée Mikumari qui raconte la rencontre d’un adolescent et d’une adepte du cosplay de douze ans son ainée. Cette première œuvre a été couronnée par le prix littéraire R-18 « décerné à des femmes par des femmes » pour un texte à caractère érotique.