Créations libres et maisons suspendus
Le périple s’achève à Chino (préfecture de Nagano), ville natale de Fujimori, où celui-ci a construit un ensemble original de quatre maisons de thé. Le Go-an, modeste salle de 4,5 tatamis, est accessible par une échelle. Le plus spectaculaire, Sora Tobu Dorobune (« le navire de boue volant »), est suspendu à 3,5 mètres du sol. Ils peuvent être considérés comme de véritables maisons de thé du XXIe siècle, nés de l’imagination fertile de l’architecte.
Les salles de thé n’ont pas toujours été de minuscules espaces à deux tatamis. Bien que disciple de Rikyû, Urakusai jugeait ce format trop exigu pour recevoir. Le livre présente également quelques salles plus spacieuses.
À l’issue de ce pèlerinage, Hana s’interroge : l’avenir des maisons de thé restera-t-il fidèle à l’ultra-minimalisme du Tai-an, conçu pour focaliser toute l’attention sur le bol de thé ? Ou assistera-t-on à un retour à l’idéal de Rikyû ? Cette traversée aux côtés de Fujimori a été pour elle une profonde leçon sur la voie du thé.
Le foyer, mémoire d’un très lointain passé
Pour Fujimori, le feu est l’élément central de la maison de thé. Les salles conçues par Rikyû incluaient systématiquement un foyer au charbon pour faire bouillir l’eau. L’architecte y voit un lien direct avec l’histoire de l’habitat japonais.
Dans les maisons semi-enterrées de la période Jômon (vers 10 000 – 300 av. J.-C.), puis dans les habitations minka traditionnelles, on se rassemblait autour du foyer central pour cuisiner et se réchauffer. À partir de l’époque Yayoi (300 av. J.-C. – 300 apr. J.-C.), les habitations ont été surélevées, et le feu relégué au doma (espace au sol en terre battue) et entretenu par les domestiques. Cette séparation s’est poursuivie dans les architectures aristocratiques de l’époque Heian (794–1185) et dans les demeures militaires de style shoin-zukuri.
Dans la tradition du thé, c’étaient également les serviteurs qui préparaient la boisson dans une pièce attenante. En bousculant cet usage, Rikyû a réintégré le feu au cœur de l’espace principal en le manipulant par lui-même. Le foyer du salon de thé serait donc une réminiscence des habitations primitives de l’époque Jômon.
Rikyû a ainsi provoqué une révolution culturelle dans l’espace restreint du chashitsu. On lui doit la perfection du wabi-cha, un art du thé épuré, fondé sur la sobriété et une forme d’élévation spirituelle. Mais ces salles cachées servaient parfois aussi aux discussions politiques les plus confidentielles. Autrefois réservés aux hommes, les maisons de thé sont aujourd’hui très fréquentés par les femmes. Avec ce livre, Hana nous ouvre la porte de ces lieux à l’esprit libre et intemporel.
