La stratégie de M. Hashimoto
Hashimoto Ryûtarô, qui est né en 1937, a été élu pour la première fois à la Diète en 1963. À partir des années 1970, il a occupé tour à tour les portefeuilles de la Santé, des Transports, des Finances puis du Commerce international et de l'Industrie dans les cabinets PLD qui se sont succédé. Président du Conseil de recherche du PLD pour les affaires politiques entre 1993 et 1994, alors que le parti était dans l’opposition, il s'est défini lui-même comme un « moine de la politique » doté d'un intérêt particulier pour les questions de défense.(*2)
La plus grande gageure pour le nouveau gouvernement de M. Hashimoto a consisté à définir un cap approprié pour le Japon face à la montée en puissance de la Chine et à la détermination des États-Unis à utiliser leur stratégie dans le Pacifique comme un outil en vue de contenir la Chine. Fondamentalement, la diplomatie eurasiatique a été la réponse de M. Hashimoto à ce dilemme.
Quelques semaines seulement après l'arrivée au pouvoir de M. Hashimoto, la crise qui a éclaté dans la région lui a fait prendre conscience des dangers qui s'attachaient à la position du Japon, pris entre les deux pôles de la relation volatile qu'entretenaient les États-Unis et la Chine. En 1996, au moment où Taïwan se préparait pour les élections présidentielles, la Chine avait procédé à des essais de missiles au large de l’île. En mars 1996, les États-Unis ont réagi en envoyant deux groupes aéronavals, conduits par le USS Independence et le USS Nimitz, dans les eaux internationales entourant Taïwan. Comme le raconte Funabashi Yôichi, « le premier ministre Hashimoto Ryûtarô a passé plusieurs nuits sans dormir après l’éclatement de la crise ».(*3) Il est clair que la gestion de la crise constituait alors sa préoccupation immédiate, et notamment la sécurité du littoral et la protection des ressortissants japonais à l’étranger et des réfugiés, mais les événements l’ont en outre contraint de faire face aux menaces qui pesaient sur le Japon et de s’interroger sur les aménagements que le pays pouvait apporter à sa politique étrangère en vue d’assurer sa survie en cas de conflit entre les titans.
La question n’était pas de décider de quel côté le Japon devrait finalement se ranger dans l’hypothèse d’un tel conflit. Le premier ministre était tout à fait convaincu que, face à une situation de ce genre, le Japon n’avait pas d’autre choix, en termes de réalisme, que de prendre parti pour les Etats-Unis.(*4) Mais la rapidité de la montée en puissance de la Chine remettait en question la pertinence du maintien d’une dépendance si entière vis-à-vis de l’alliance nippo-américaine. Du point de vue de M. Hashimoto, la meilleure stratégie consistait à s’efforcer sans répit d’améliorer les liens bilatéraux avec la Chine, tout en veillant à ce que, en cas de conflit entre ce pays et les États-Unis, le Japon ne se trouve pas dans une position qui l’amène à exacerber la situation. Le Japon devait donc se garder de donner l’impression de s’être ligué avec les États-Unis contre la Chine.
Selon ses propres termes, M. Hashimoto a profité du sommet d’avril 1996 entre le Japon et les États-Unis pour offrir au président Clinton une explication détaillée de ses idées sur la Chine. Tout en convenant de la nécessité de renforcer l’alliance nippo-américaine, M. Hashimoto a affirmé que le Japon devait poursuivre en toute indépendance sa propre politique vis-à-vis de la Chine. « Les Chinois n’écouteront rien de ce que nous disons ensemble », a-t-il soutenu. « Le Japon et l’Amérique doivent certes agir en coordination, mais nous devons aussi manifester notre propre volonté d'indépendance.(*5) »
L'importance accordée à cette occasion par M. Hashimoto à la « volonté d’indépendance » montrait clairement que le Japon était déterminé à décider par lui-même de la conduite à tenir en ce qui concernait ses relations avec la Chine. Mais la force de M. Hashimoto résidait dans sa vision panoramique des questions stratégiques. Plutôt que de camper sur une position de principe axée sur les relations entre le Japon et la Chine, il a fait le choix de l’élargir le plus possible et de renforcer la politique étrangère du Japon dans tous les domaines. Tel est le point de départ de l’initiative connue sous le nom de diplomatie eurasiatique.
Obtenir la participation de la Russie
La diplomatie eurasiatique de M. Hashimoto peut se résumer à un principe stratégique unique : attirer la Russie dans la zone Asie-Pacifique et susciter une nouvelle dynamique régionale susceptible de donner au Japon une plus grande marge de manœuvre vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. Il entendait par la même occasion résoudre le problème numéro un auquel le Japon se heurtait dans ses relations internationales : le conflit avec la Russie à propos des Territoires du Nord, un archipel de quatre îles, situé au nord-est de Hokkaidô, annexé militairement par l'Union soviétique dans les derniers jours de la seconde guerre mondiale.
Le 30 juillet 1998, date de la démission de M. Hashimoto de son poste de premier ministre, Funabashi Yôichi a publié dans le Asahi Shimbun un article où il rapportait un entretien qu’il venait d’avoir avec le premier ministre démissionnaire. Voici ce qu'on pouvait y lire à propos de la politique de ce dernier vis-à-vis de la Russie :
M. Hashimoto est fier de l'approche stratégique de son cru qu'il a introduite dans les relations internationales, comme en témoigne sa décision de développer les liens avec la Russie. De son point de vue, l'enjeu va au-delà de la question des Territoires du Nord. « Nous devons inciter la Russie à devenir un acteur en Asie — à se ranger du même côté que le Japon. Le xxie siècle ne doit pas se résumer à une lutte entre la Chine et l’Inde pour l’hégémonie régionale, et c’est pour cette raison que nous devons faire entrer la Russie dans le tableau ». Nous impliquer dans une relation triangulaire d’amour-haine avec la Chine et les États-Unis ?... Ce serait jouer avec le feu, dit M. Hashimoto. « C’est pourquoi la Russie est tellement importante. » Une fois la Russie entrée en scène, le triangle se transforme en carré, une figure qui semble moins épineuse à gérer.(*6)
C’est à l’occasion d’un appel téléphonique de Bill Clinton avant le sommet USA-Russie qui s’est tenu à Helsinki en mars 1997 que M. Hashimoto a fait le premier pas. Lorsque le président Clinton lui a dit qu’il souhaitait intégrer la Russie dans le Groupe des Sept en vue de lui faire accepter l’extension de l’OTAN en Europe de l’Est, M. Hashimoto lui a répondu qu’il était d’accord avec cette idée et il a ajouté : « S’il vous plaît, dîtes au Président Eltsine que je veux vraiment parler avec la Russie. »
Le sommet du G8 qui s’est tenu à Denver au mois de juin de la même année a donné à MM Hashimoto et Eltsine l’occasion de se rencontrer en tête à tête. Les deux dirigeants se sont immédiatement entendus et ont convenu d’organiser d’ici la fin de l’année un sommet bilatéral à l’extrémité orientale de la Russie.
Mais c’est avec le discours phare prononcé par M. Hashimoto devant la Keizai Dôyukai (Association japonaise des chefs d’entreprises) le 24 juillet 1997 que les contours idéologiques et politiques de la nouvelle ligne de conduite sont apparus au grand jour.(*7) Plutôt que de risquer un malentendu en parlant de stratégie axée sur la Russie, le premier ministre a préféré mettre en relief l’idée d’un nouveau modèle japonais de « diplomatie eurasiatique ». À partir de là, l’idée et l’expression sont restées étroitement associées à la politique étrangère du premier ministre Hashimoto.
L’élaboration de ce discours a procédé comme suit : pour commencer, le premier ministre a jeté ses idées sur le papier et envoyé ce premier jet au vice-ministre adjoint des Affaires étrangères Tanba Minoru, qui l’a transmis au Bureau des affaires européennes et océaniques de son ministère en le chargeant d’en étoffer le contenu. (J’étais alors directeur adjoint du bureau.) Le bureau a rédigé un brouillon bâti autour de quatre idées-forces : (1) « une diplomatie eurasiatique vue du Pacifique » conçue comme fondement de la politique étrangère japonaise après le sommet de Madrid de l’OTAN, (2) confiance, bénéfice mutuel et perspective à long terme comme principes fondamentaux des relations entre le Japon et la Russie, y compris pour la résolution de la question des Territoires du Nord et (3) resserrement des liens dans la région dite de la Route de la soie, ou Asie centrale, conçu comme un complément à la diplomatie du Japon vis-à-vis de la Chine et de la Russie. À cela, M. Tanba a ajouté un passage insistant sur la nécessité de se focaliser sur la relation entre le Japon et la Russie en tant qu’elle constituait le plus fragile des liens rattachant les quatre puissances clés de la région (le Japon, la Chine, la Russie et les États-Unis). Après quoi il envoya la version définitive du discours à M. Hashimoto, qui l’approuva sans réserve.
Il ne fait pas de doute que ce discours a eu un impact majeur en Russie. La preuve de son efficacité est apparue en novembre 1997 au sommet de Krasnoyarsk, au cours duquel MM. Hashimoto et Eltsine ont convenu de « n’épargner aucun effort pour conclure un traité de paix d’ici l’an 2000 ».
À la suite de cela, le ministère des Affaires étrangères a dû faire face à un afflux d’initiatives en provenance de la Russie. Dans la sphère économique, le projet baptisé Plan Hashimoto-Eltsine pour la coopération économique constituait la pièce maîtresse de la nouvelle politique. À l’initiative de M. Hashimoto, les États membres du Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique ont décidé, lors de leur réunion de novembre 1997 à Vancouver, d’intégrer la Russie dans leurs rangs dès le début de l’année suivante. Ce fut un point d’orgue de la diplomatie eurasiatique du Japon.
Au sommet Japon-Russie qui s’est tenu en avril 1998 à Kawana, dans la préfecture de Shizuoka, Tokyo a fait pour la première fois un pas concret vers la résolution de la question territoriale avec la « proposition de Kawana », qui présentait la résolution de la question territoriale comme un moyen de parvenir à la conclusion d’un traité de paix. Malheureusement, la diplomatie russe de M. Hashimoto était arrivée à son terme. Dès l’été, la Russie chancelait sous le coup d’une crise financière et la santé de M. Eltsine déclinait. Au Japon, le PLD enregistrait un fort recul à l’élection de juillet à la Chambre des conseillers, suite au rejet par les électeurs de la politique économique du gouvernement, et M. Hashimoto se voyait contraint de démissionner.
On notera toutefois que la diplomatie eurasiatique du Japon au cours de cette période a eu aussi son côté sombre. En juillet 1998, juste avant la démission de M. Hashimoto, Akino Yutaka fut tué en service actif au Tadjikistan, où il occupait les fonctions de conseiller politique auprès de la Mission des observateurs des Nations unies. Le gouvernement l’avait affecté à ce poste dans le cadre de sa nouvelle politique d’engagement en Asie centrale.


